
Un personnage de roman devient intéressant lorsqu’il cesse d’être prévisible. Il n’a pas besoin de nous ressembler — il doit nous intriguer.
Nous devons comprendre ce qui le fait agir, sans nécessairement approuver ses choix, et surtout avoir envie de savoir ce qu’il fera ensuite.
C’est ce qui rend la construction d’un personnage vraissemblable si difficile pour un écrivain. Il ne suffit pas de lui donner une histoire ou quelques défauts : il faut comprendre ce qui le fait agir. Qu’est-ce qu’il désire ? Qu’est-ce qu’il redoute ? Quelle blessure porte-t-il ? Et jusqu’où est-il capable d’aller pour obtenir ce qu’il croit nécessaire ?
C’est souvent là que commence la véritable histoire — car cette détermination peut le conduire plus loin qu’il ne l’aurait cru, parfois jusqu’à devenir quelqu’un qu’il ne reconnaît plus.
Il n’est pas celui que l’on croit
Il ne se dit presque jamais : « Je vais devenir mauvais. » Il se dit plutôt : « Je n’ai pas le choix. »
Cette phrase, à elle seule, peut faire basculer une histoire — car nos choix ne viennent pas toujours de ce que nous sommes, mais de ce que nous croyons devoir faire.
Une blessure peut devenir une colère, puis une conviction, puis une justification. Une qualité, elle aussi, peut se déformer : l’amour devient possession, la fidélité un fanatisme, le courage une brutalité.
John Truby(1) parle, dans son approche de la construction narrative, d’une faiblesse morale qui travaille l’individu de l’intérieur, l’entraînant vers des choix qu’il aurait peut-être refusés au début de son histoire. Il n’est donc pas simplement confronté à un problème : il est confronté à lui-même.
Quand tout bascule
Raskolnikov, dans Crime et Châtiment, ne se considère pas comme un assassin ordinaire. Il construit une théorie qui lui permet de penser que certains êtres pourraient s’affranchir des règles communes — il ne supprime pas la morale, il se convainc qu’elle ne s’applique peut-être pas à lui.
Le capitaine Ahab, dans Moby Dick, ne poursuit bientôt plus une baleine : il poursuit ce qu’elle représente, jusqu’à ce que cette obsession absorbe tout le reste. Lady Macbeth, elle, est intéressante moins par sa cruauté que par la manière dont son ambition finit par prendre le dessus sur les limites qu’elle portait encore en elle.
Chez ces trois-là, le mal n’est pas une étiquette. C’est une trajectoire — celle qui permet de comprendre comment on arrive à un endroit où, quelques chapitres plus tôt, on ne se serait jamais imaginé.
Comprendre n’est pas approuver
La littérature nous permet d’entrer dans une logique sans en adopter la morale : comprendre la colère sans être violents, la jalousie sans être jaloux, le désir de vengeance sans devenir des meurtriers.
Mais si nous ne comprenons jamais pourquoi quelqu’un agit, il risque de rester superficiel — seulement « le méchant ». Or un être seulement méchant est rarement inquiétant. Celui qui inquiète vraiment est celui qui possède une logique : il aime, il souffre, il désire, il se justifie, il croit parfois même agir pour une bonne raison.
C’est précisément ce qui distingue un personnage convaincant d’une simple silhouette de fiction : sa cohérence, pas sa vertu. Le mal, quand il apparaît, n’a de force que s’il reste fidèle à cette logique intérieure — sinon, il sonne faux, plaqué, écrit de l’extérieur. Un lecteur pardonne rarement un basculement qu’il n’a pas vu venir ; il pardonne difficilement, aussi, un basculement qu’on ne lui explique jamais.
Ce que j’ai voulu faire avec Brahim
Cette bascule — d’une conviction sincère vers un aveuglement qui broie tout sur son passage — c’est celle que j’ai voulu faire vivre à Brahim, un personnage de mon roman Sabrina le saut de l’ange.
Il ne se réveille pas un matin en ayant décidé de devenir un autre homme. Il se radicalise progressivement : une conviction en entraîne une autre, une fidélité à une cause finit par prendre le dessus sur tout le reste — et cette transformation entraîne avec elle celle qu’il devait épouser.
Ce qui m’intéressait n’était pas de raconter une radicalisation, mais de montrer comment elle devient possible, pas à pas, sans jamais cesser d’être crédible aux yeux de celui qui la vit.
Ce que nous cherchons
Un personnage n’a pas besoin d’être exemplaire. Il doit être vivant, capable de nous surprendre sans jamais sembler incohérent — quelqu’un que le lecteur peut aimer, détester, comprendre ou condamner, et dont il attend la prochaine décision.
Car une bonne histoire ne consiste pas seulement à savoir ce qui va arriver. Elle consiste aussi à se demander ce que cet être va choisir.
Et c’est peut-être finalement cela qui rend quelqu’un inoubliable sur la page — pas le bien ou le mal, mais la cohérence du chemin qu’il a choisi pour devenir celui qu’il est.
Mes personnages, je les construis aussi à partir de cette question : qu’est-ce qui pousse un être à devenir ce qu’il devient ? Vous pouvez retrouver mes romans et mes autres livres sur LitteraSphère.
(1) John Truby est un scénariste, consultant et auteur américain, notamment connu pour sa méthode de construction des personnages et des récits, exposée dans L’Anatomie du scénario.
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Bonjour Mélie,
Je vois que vous êtes venue une nouvelle fois lire mon article sur les personnages crédibles. Merci pour votre intérêt !
Je serais heureux de pouvoir échanger avec vous au sujet de l’un de mes romans, Sabrina – Le saut de l’ange, qui pourrait peut-être correspondre à vos lectures.
Si vous le souhaitez, dites-moi simplement comment je peux vous contacter directement.
Bien cordialement,
Bruno Le Cun