Le taxi : une nouvelle en avant-première | Bruno Le Cun

a taxi cab is seen in the dark with a blurry background
Photo by Efrem Efre

Une nouvelle extraite de mon prochain recueil, à paraître.


Une dernière course, un peu avant minuit. Un chauffeur de taxi fatigué s’apprête à rentrer chez lui quand un appel tardif le détourne de sa route. Sa passagère, une vieille dame en partance pour l’hôpital, va transformer cette dernière course en une rencontre inattendue — au fil de cette nuit, toute une vie va se rejouer entre eux. Le Taxi est l’une des quinze nouvelles de mon recueil à paraître, « L’autre côté du seuil » — quinze histoires où la mort, l’illusion et la mémoire viennent, chacune à leur manière, faire basculer un monde dans un autre.


Le taxi

Lucien s’essuie la bouche avec une serviette en papier. Il a dévoré son Best of Big Mac, avec appétit. Il lui reste à engloutir quelques frites sèches et boire sa bière pour faire passer le tout.

La pluie ruisselle sur le pare-brise de son taxi. La journée a été rude. Des clients bougons, des enfants arrogants et des familles qui marchandent sans cesse le prix de la course. Il n’y peut rien, Lucien, si tout augmente ! Le prix du carburant s’envole ; il a même consacré une partie de la matinée à courir les stations-service, pour espérer remplir son réservoir… à moitié. Il aurait dû suivre l’exemple de son collègue Fahman et acheter une voiture électrique. Mais cela coûte horriblement cher, et ses parents ne sont certainement pas les légataires d’une richesse héritée d’un prince du Moyen-Orient !

Lucien regarde sa montre : 22 h 25. Dans cinq minutes, il aura terminé son service. Il allume une cigarette et attend l’heure, tranquillement. Il n’est pas avare de son temps. Il ne resquille pas. Il respecte iTaxi, son employeur, qui lui fait confiance. Pas comme certains qui rentrent chez eux bien avant l’heure, la radio éteinte, prétextant une mauvaise réception pour ne plus prendre de course.

À 22 h 30 précises, il débranche son taximètre. Directement reliées au « lumineux taxi », les lettres disposées sur le toit de son véhicule s’évanouissent aussitôt.

Lucien démarre doucement en direction de son domicile. Il sait qu’Anna, son épouse, sera déjà couchée, mais qu’elle aura, auparavant, préparé son dîner. Il le réchauffera au micro-ondes, puis se déshabillera et s’allongera auprès de sa femme. Il s’endormira conscient d’avoir accompli encore une bonne journée de travail…

La radio du taxi grésille.

— Allo, iTaxi ? Bonsoir, pourriez-vous venir me chercher au 3 rue des Tulipes ?

Lucien ne répond pas tout de suite. Il aurait dû la désactiver, mais il ne l’a pas fait. Il hésite. Il pense à Anna qui l’attend, à cette journée interminable et à la fatigue qui le mine depuis si longtemps déjà. Est-ce cet appel de dernière minute qui ravive la douleur dans son bras gauche ? Ou l’intonation particulière de son interlocutrice ? Parce qu’il réalise qu’il s’agit d’une femme et qu’il ressent cette communication comme un appel au secours.

— Au 3 rue des Tulipes ? C’est bien cela ?

— Oui, c’est un pavillon. Vous n’aurez qu’à vous garer devant le portillon.

— Bien madame. Je serai chez vous dans un quart d’heure ? Ça ira ?

— Oui, je vous attends.

Lucien a menti. L’adresse indiquée se trouve à l’autre bout de la ville. En temps normal il faut bien plus qu’un quart d’heure pour rejoindre la banlieue ouest. Mais il fait nuit et la circulation à cette heure tardive est relativement fluide.

Le quartier semble tranquille. Un réverbère planté à quelques mètres du pavillon éclaire le portillon. Lucien franchit les quelques marches qui le séparent de la porte d’entrée. Il sonne.

— Je viens, je viens…

Il perçoit des pas suivis du bruit sourd d’un objet que l’on traîne.

La porte s’ouvre sur une vieille dame. Le teint diaphane, petite, le dos vouté par le poids des années, sa cliente porte des lunettes, s’exprime avec lenteur et grimace chaque fois qu’elle esquisse un sourire.

Lucien remarque, derrière la vieille femme, une valise imposante qui trône dans un vestibule désert. Plus loin, il aperçoit une pièce dans laquelle tous les meubles ont été recouverts de draps blancs.

— Pourriez-vous prendre ma valise s’il vous plaît ?

Lucien s’exécute. La valise lui parait extrêmement lourde. La dame a dû y mettre tout ce qu’elle possède, se dit-il en saisissant la poignée en cuir. Se faisant, il note que dans la cuisine, les chambres et le salon, enfin que tout le rez-de-chaussée de la maison est vide.

La vieille dame claque la porte derrière elle et Lucien l’aide à tourner la clé dans la serrure. Le bruit métallique du pêne qui s’insère dans la gâche assure la fermeture définitive de la maison.

Dans la voiture, Gisèle se tait. Recroquevillée au fond de la banquette, elle semble hésiter à donner l’adresse de sa destination. Lucien l’observe dans son rétroviseur ; il croise un regard perçant, mais que des larmes adoucissent.

— 31 boulevard Haussmann, dit-elle dans un souffle.

Elle n’en dit pas davantage, comme si elle était saisie d’une pudeur soudaine. Il connaît cette adresse. Il s’interroge.

Gisèle vient de lui communiquer les coordonnées du Centre de gériatrie.

Lucien branche à nouveau son taximètre, indiquant que le taxi est occupé et démarre lentement. Il sait maintenant où il va (à l’hôpital des vieux, comme le surnomme la plupart de ses collègues), mais ne comprend pas la raison de cette course nocturne. Ils roulent en silence et Lucien aperçoit dans son rétroviseur la dame regarder par la lunette arrière avec insistance comme s’il s’agissait de son dernier voyage.

Puis soudain, comme animée par une pulsion irrépressible, elle lui demande d’une voix mal assurée :

— Prenez à gauche… en direction du square de la libération.

Lucien s’exécute tout en sachant qu’elle rallonge le chemin de sa destination.

— Vous voyez, là, sur la petite place, la maison aux volets verts ?

— Oui madame,

— C’est ici que je suis née le 3 novembre 1933.

— Ah oui, je la vois.

Lucien répond poliment, mais il est agacé par ce changement de programme inopiné. Il ressent de nouveau des élancements dans son bras gauche et pense qu’il serait temps d’aller consulter un médecin.

— Mon père était le concierge de l’immeuble juste à côté. Ma mère ne travaillait pas. Elle avait beaucoup à faire à la maison avec deux garçons de quatre et six ans, et moi, la petite dernière…

— Eh bien ! Une belle famille.

Lucien se laisse finalement porter par les souvenirs de sa cliente. Il imagine les parents et les frères de Gisèle autour de son berceau.

— Oui, nous étions heureux en ce temps-là, ajoute la vieille dame.

En ce temps-là. Les mots de Gisèle résonnent à son oreille, nostalgiques, et pourtant il n’observe aucune amertume, aucun chagrin chez son interlocutrice.

Alors il se penche vers la gauche et se projette dans le square dans les années trente. Ce dernier s’anime lentement. Les femmes déambulent sur le boulevard en tailleur-jupe et souliers bicolores. D’autres circulent à vélos, costumes en tweed et turban dans les cheveux. Des hommes discutent en groupe, cigarettes en bouche, des dernières nouvelles de la crise : les faillites s’amoncèlent après le krach de 1929. Lucien aperçoit une ribambelle de gamins en culottes courtes et casquettes de travers qui dévalent les pavés mouillés du square de la Libération. Il se souvient de ses cours d’histoire. La grande dépression des années trente, les crises financières, l’instabilité politique, le rationnement ; puis l’attrait des thèses fascistes et l’avènement du cartel des gauches.

— Prenez maintenant le boulevard des Lilas et au rond-point, la direction du quartier des universités.

Lucien obtempère. Le rendez-vous au Centre de gériatrie ne doit pas être très urgent. Gisèle, qui semble suivre un itinéraire bien précis, lui fait faire un drôle de détour pour rejoindre les universités. Comme si elle avait lu dans ses pensées, elle ajoute :

— J’ai tout mon temps. Cela fait quatre-vingt-dix ans que j’attends. Alors vous savez…

— Il n’y a pas de problème, madame. C’est vous qui décidez.

Puis il ajoute un peu gêné par la question qu’il va lui poser :

— Pourquoi souhaitez-vous passer par le quartier des universités ?

— J’y ai fait mes études là. Médecine, spécialité en pathologie moléculaire.

La voiture s’arrête à un feu rouge. Lucien regarde dans le rétroviseur. Bien qu’il ne sache pas très bien en quoi consiste la pathologie moléculaire, il comprend que cette vieille dame n’est pas qu’une simple cliente, et qu’il s’adresse peut-être à une sommité en médecine. Son regard croise celui de Gisèle. Elle semble soudain si légère dans son tailleur en drap blanc. Il remarque alors une mèche de cheveux poivre et sel qui se détache d’une mise en plis soignée et ses bracelets qui virevoltent autour de ses avant-bras décharnés. Elle sourit. Le signal passe au vert.

— J’ai aussi fait la connaissance de Jean, mon futur mari. Un beau jeune homme, grand, mince, les yeux bleus. Nous nous sommes plu tout de suite. J’avais dix-huit ans à peine, et lui vingt.

— Vous deviez former un couple bien assorti ! Où vous êtes-vous rencontrés ?

— À la cafétéria, il se tenait devant moi avec son plateau et une tasse de thé…

— Et ?

— Eh bien, il s’est retourné pour prendre une brioche sur le comptoir, il m’a bousculée, et a renversé sa tasse de thé sur ma robe.

Gisèle s’interrompt soudain. Elle a les yeux dans le vague, un sourire au coin des lèvres. Lucien ose l’interroger :

— Il s’est excusé, au moins ?

Elle soupire et reprend son histoire :

— Non, pas du tout. Au contraire, il s’est mis à rire, a pris mon plateau qu’il a déposé sur une table voisine et m’a conduit aux toilettes pour que je nettoie ma jupe. Je ne l’ai pas revu. Ce n’est que trois jours plus tard, alors que j’étudiais à la bibliothèque universitaire, qu’il s’est approché de moi et m’a demandé timidement : « Me permettez-vous de vous inviter à partager un thé ? » Voyant mon attitude perplexe il a ajouté : « Je vous promets que je serai plus adroit cette fois-ci ! »

Pris par le récit de Gisèle, Lucien en a presque oublié la destination finale. Il se rend compte qu’il n’a pas actionné son compteur, et qu’ils roulent depuis une heure sans aucun tarif.

— Jean a terminé ses études de droit, puis s’est lancé dans une brillante carrière d’avocat. Quant à moi, je consacrai mon temps entre mes recherches et l’éducation de mes deux garçons. Des journées harassantes. Notre relation devenait de plus en plus distante. Puis il a rencontré une jeune collègue et nous avons divorcé après dix ans de mariage !

Gisèle ouvre la vitre arrière. L’air de la nuit pénètre dans l’habitacle. Il semble la revigorer et elle reprend son histoire avec méthode.

— La vie sans Jean m’était douloureuse. Alors je me suis plongée dans le travail à corps perdu. On m’a rapidement proposé de prendre la direction du département d’oncologie de l’hôpital. Mais j’avais d’autres projets en tête. Je souhaitais créer un lieu d’accueil pour les seniors… pour ma mère.

— Vous voulez dire un genre d’EHPAD ?

— Non pas tout à fait. Plutôt un endroit regroupant toutes les spécialités. Un site permettant d’appréhender la santé de la personne âgée dans son ensemble… Une sorte d’approche que l’on pourrait qualifier de transversale, qui s’intéresse au tout et non aux parties…

Un silence inhabituel envahit la voiture. Est-ce l’apparition des grosses lettres bleues indiquant les URGENCES sur la façade de l’hôpital ? Ou bien Gisèle se tait-elle parce qu’elle sait que le voyage dans ses souvenirs prend fin à cet instant ? Elle se tasse sur la banquette arrière.

Lucien conduit son taxi devant l’entrée de l’hôpital. Il s’apprête à descendre pour aider la vieille dame à sortir de son véhicule quand celle-ci, qui ne bouge pas, lui dit assez sèchement :

— Dites à la réception que Madame Gisèle Ortega est bien arrivée.

Lucien s’exécute.

À l’accueil, une jeune femme somnole devant un écran d’ordinateur. Il tape doucement contre la vitre du guichet. Elle sursaute, ouvre les yeux et demande l’air hagard :

— Oui, c’est pour quoi ?

— Madame Ortega, elle attend dans mon taxi.

Est-ce le nom qu’il vient de prononcer, ou la fatigue qui commence à se manifester, toujours est-il que Lucien devine soudain l’importance de sa cliente pour le personnel de l’hôpital.

Deux membres de l’équipe médicale s’approchent avec un fauteuil roulant tout neuf. Ils sont suivis par un homme jeune en blouse blanche, portant un stéthoscope en bandoulière et arborant une expression soucieuse.

Lucien se rapproche de Gisèle et lui dit :

— Madame Ortega, vous êtes entre de bonnes mains ici à l’hôpital. Je vais rester un moment pour m’assurer que tout se passe bien pour vous. Si vous avez besoin de quelque chose, que ce soit un message à transmettre ou autre chose, n’hésitez pas à me le dire…

— Merci, Lucien, pour votre gentillesse. Tout va bien aller, je le sens. Vous avez déjà fait beaucoup pour moi. Surtout prenez soin de vous. N’oubliez pas que parfois, la vie nous réserve des surprises. Continuez votre chemin, et qui sait ce que l’avenir vous prépare.

Lucien s’éloigne, le moteur au ralenti. Il ouvre la fenêtre du taxi. Il respire l’air chargé de senteurs humides, celles des premières lueurs de l’aube aux couleurs changeantes. Il sourit, un sourire bienveillant qu’il s’adresse à lui-même. Il vient de comprendre que la vieille dame en blanc, Gisèle, lui avait redonné l’estime de soi. Que pendant ces quelques instants passés en sa compagnie, Lucien comptait pour elle. Elle s’était confiée à lui comme elle l’aurait fait auprès d’un ami.

Le ciel s’étire en rubans bleus et violets, qui peu à peu cèdent la place à d’imposantes flammes striées de rouges et de jaune orangé. Le boulevard des Invalides est encore désert en cette matinée d’automne. Lucien rentre chez lui, heureux d’avoir réalisé cette dernière course. Il a rencontré une personne singulière qui lui a ouvert son âme, simplement.

Lucien scrute avec attention, assis derrière son volant, la naissance du soleil, qui lentement, irrémédiablement, amorce son ascension et embrase l’horizon d’une lumière dorée.

Il semble le réchauffer et il commence à transpirer. Il se passe la main sur le front et ressent immédiatement cette douleur sourde qui ne le quitte plus depuis des jours. Il halète à la recherche d’un peu d’air, aperçoit avec stupeur le ciel qui tourne autour de lui.

Et, le visage figé, il s’affaisse définitivement sur son siège.


Vous venez de découvrir « Taxi », une nouvelle extraite de mon prochain recueil, L’autre côté du seuil.
Si vous souhaitez découvrir d’autres facettes de mon univers, je vous invite à découvrir MES LIVRES sur LitteraSphère.


Je vous retouverai les 25 et 26 Octobre au prochain Salon du livre Pyrenecritures.


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Une réponse sur “”

  1. Si bon de vous revoir dans votre medium! Bière × conduite d’auto = distraction 🤔 à moins que ça ne remonte plus tard, mais ça m’a fait pause pour vous écrire en lisant. Ceci dit, merci d’avoir partagé au fil des ans 🤙

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