Été 2024: Faits d’hiver (2)

Cette semaine je vous présente un extrait de Faits d’hiver, un recueil de nouvelles paru en 2022.

« Faits d’hiver« , rassemble une dizaine d’histoires courtes qui se déroulent en hiver.  

Cette saison, considérée comme une période maussade marquée par la pluie, la neige, et des jours éphémères, fait froid dans le dos !

Et les faits qui s’y déroulent, pour la plupart d’entre eux, décrivent des événements de la vie quotidienne. Il s’agit de récits sans portée générale qui s’intéressent à tout ce que l’homme ne regarde qu’avec un certain dégoût, tout en étant fasciné. 

Ces chroniques se trouvent souvent reléguées en troisième ou quatrième page, et ne font guère les gros titres des journaux, mais elles se présentent comme un miroir grossissant pour l’humble citoyen qui les parcourt.Ce rendez-vous hebdomadaire sera l’occasion parfaite pour explorer ensemble des histoires inédites, des vers inspirants et des personnages attachants.

Le livre

De Pau en Béarn, en passant par les Marais Landais, les Rocheuses (USA) et Cuba, l’auteur nous conte une dizaine d’histoires inspirées de faits divers.
En imaginant les « non dits » de ces derniers, il dénonce ainsi les travers de notre société moderne : convoitise, harcèlement et violence sous toutes ses formes. Après Transgressions, « Faits d’hiver » est le second recueil de nouvelles de l’auteur Bruno Le Cun
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les Editions du Net.

Faits d’hiver – Nouvelles

Bruno Le Cun – 88 pages.


Louis l’avait convaincue. Quitter Grenoble pour profiter de ce long week-end lui paraissait une excellente idée…

Ils avaient roulé une bonne partie de la nuit. Alors que l’aube se levait avec paresse, engoncée dans un manteau neigeux, le moteur de la jeep toussota puis cracha une fumée grise. Louis étouffa un juron et maintint tant bien que mal le véhicule sur sa lancée. Sans propulsion, ce dernier vint mourir sur le bas-côté de la route. « Que se passe-t-il ? » demanda Léna. Louis la dévisagea un instant, puis baissa les yeux sur le tableau de bord : « Plus de liquide de refroidissement ! » Léna crut rêver. Non pas lui. Il n’allait quand même pas lui faire le coup de la panne. Louis fouillait déjà à l’arrière du 4X4. Il présenta à Léna une paire de bottes de neige, un pantalon d’hiver et un bonnet en laine. Léna ne dit mot. Elle se déchaussa, enleva sa courte jupe, celle qu’elle portait les soirs de fêtes, puis entreprit de revêtir l’accoutrement de Louis. Elle comprit que leur week-end à Saint-Pierre-d’Entremont se trouvait compromis. Arthur et Viviane les attendraient en vain. Tant pis pour l’invitation de son frère ! Et Viviane, sa compagne, prendrait comme d’habitude l’événement à la dérision.

Léna se redressa puis se contempla dans le rétroviseur extérieur. Sa tenue, trop grande pour son gabarit, lui donnait un air d’une jeune sauvageonne.

Elle regarda autour d’elle : Louis avait disparu.

Elle prit soudain conscience du silence absolu qui l’entourait. Le bruit incessant et agressif de Grenoble s’effaçait peu à peu. Elle traversa la petite route, s’avança d’un pas mesuré vers le talus opposé et s’arrêta net.

L’immensité du massif de la Chartreuse s’étendait à perte de vue. La forêt occupait tout l’espace. Dominée par les sapins et les hêtres entrecoupés de gigantesques parois rocheuses, elle semblait mystérieuse et sauvage à la fois. Les cimes majestueuses des arbres ondulaient au gré des vents d’ouest souvent annonciateurs de pluie. Léna retint sa respiration. Elle éprouva le besoin de s’asseoir. Un craquement sec sur sa droite attira son attention et Louis surgit en contrebas, l’air préoccupé. « Nous nous trouvons dans une zone d’éboulis. Ils sont fréquents par ici… » Léna lui sourit et chuchota : « Ce site est magique! » Il se retourna et, désignant l’horizon d’un vaste mouvement du bras, il enchaîna : « Oui. Mais cet endroit est dangereux. Tu vois au loin ces larges entailles sur les flancs de la montagne ? Ce sont les vestiges d’effroyables effondrements qui, pour certains, datent du milieu du moyen âge… Il faut partir… » 

Toujours sans protester, Léna emboîta le pas de Louis. Il semblait si sûr de lui. Elle en vint à penser qu’il avait changé, ou peut-être le voyait-elle autrement? L’atmosphère envoûtante qui régnait en ce lieu lui faisait perdre la raison. Elle se rapprocha et mit sa main dans la sienne. « Un terrible écroulement a totalement détruit le premier monastère de la Grande Chartreuse, en Isère, poursuivit-il. Son emplacement d’origine, au pied du Grand Som, le quatrième plus haut sommet du massif de la Chartreuse, est aujourd’hui parsemé de gros blocs qui ont dévalé depuis les cols de Bovinant et de la Ruchère. Tu imagines la catastrophe qui a dû se produire à l’époque… » Il parlait comme un livre. Ses mots, recherchés, exprimaient avec précision la tragique histoire de la Chartreuse et de ses moines.  Ils suivirent un sentier de randonnée et s’enfoncèrent lentement dans la forêt.

Les pentes du Col de Bovinant s’évanouissaient peu à peu. Léna se sentit happée par des colonies de sycomores reconnaissables à leurs tiges élancées, dont les branches les plus volumineuses naissaient à partir du tronc. La lumière du jour peinait à pénétrer leurs denses feuillages. Dans la pénombre environnante, Léna devinait les yeux brillants de la chouette Chevêchette nichée dans les fûts d’arbres morts. Ici pour nourrir la Gélinotte des bois, identifiable à sa silhouette massive et à son plumage gris-brun, une grande diversité d’arbustes à baies s’était réunie dans les sous-bois trop clairs. Là, en altitude, les sapins occupaient les boisements résineux afin de rassasier le Cassenoix moucheté et le Bec croisé au pennage rouge sang. « Un autre monde existe, tout près de moi, se dit-elle. Et je l’ignorais. Un espace où chaque être vivant tient sa place et subsiste en harmonie avec l’univers. »

Léna frissonna.

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Été 2024: 7 extraits en exclusivité!

Cet été 2024 s’annonce riche en découvertes littéraires ! J’ai le plaisir de vous annoncer que chaque semaine, vous aurez l’opportunité de plonger dans l’univers de mes créations. À travers des extraits de romans, de recueils poétiques, et de nouvelles, je vous invite à embarquer pour un voyage au cœur de l’imagination.

Ce rendez-vous hebdomadaire sera l’occasion parfaite pour explorer ensemble des histoires inédites, des vers inspirants et des personnages attachants.

Je suis impatient de partager ces moments de lecture privilégiés avec vous tout au long de cette saison estivale. Restez connectés et laissez-vous emporter par la magie des mots. Cette semaine je vous propose un « extrait estival » de TRANSGRESSIONS, mon recueil de nouvelles paru en 2020.

Le livre

Les Editions du Net

Transgressions-Nouvelles Bruno Le Cun – 110 pages


À quarante ans, Clara pense qu’il est temps de rompre sa solitude. Elle se dit qu’elle doit se marier, pour elle, et surtout pour sa mère, qui souhaite tant jouer son rôle de mamie gâteau. Et pour ses amies qui ne cessent de jaser derrière son dos. Oui, oui, je sais ! se surprend-elle à crier toute seule dans son salon.

Assise sur le canapé, au milieu de son appartement parisien, Clara contemple les orchidées qui penchent leurs blancs pétales sur le côté de leur tige. Comme si elles soupiraient. Ce même soupir agacé qu’elle pousse chaque fois qu’elle est contrariée. Pourtant dans l’album souvenir qu’elle tient sur ces genoux, Paul lui sourit. Tout va bien. La photo le représente vêtu d’une combinaison de surf, accoudé à une planche de dernière génération, les pieds plantés dans le sable. Derrière lui, au bout de la plage, Les deux jumeaux, ces emblématiques rochers de calcaire rose typiques du littoral basque, pointent leurs frêles silhouettes. Clara se souvient. Paul n’arrêtait pas de se plaindre : « L’érosion de ces précédents mois a fragilisé la pierre principale… » Il se caressait le nez entre le pouce et l’index et poursuivait : « Ce qui pourrait créer un troisième îlot de roche ! » Combien de temps encore cet environnement si cher aux Hendayais subsistera-t-il ? Elle soupirait, le regardait droit dans les yeux et tentait en vain de le rassurer.

La concurrence s’est révélée trop forte. Les vagues, faciles à dompter et qui rendaient les surfeurs si heureux, ont eu raison de leur union. Clara l’a quitté quelques jours avant leurs fiançailles.

L’évocation de son aventure avec Paul la laisse rêveuse.

Clara referme l’album photos. Elle se lève, puis se dirige vers la cuisine. Elle fait couler l’eau du robinet dans un grand verre qu’elle boit d’un trait.

Le téléphone sonne.

Clara pose son gobelet sur le marbre de la kitchenette et décroche. Elle hoche la tête plusieurs fois, accomplit un geste de la main en signe d’impatience et finit par dire : « Oui, maman, je t’assure. Tout sera prêt comme prévu. » Elle change le combiné de côté, pousse un gros soupir, puis poursuit en tournant en rond autour de la table du salon : « Non, je… j’irai jusqu’au bout cette fois-ci. Si, si je te le jure ! » Elle éclate de rire et conclut, un large sourire aux lèvres : « Ce sera une cérémonie magnifique, tu verras maman. Bisous à demain. »Clara se dirige vers le dressing. Elle chante à tue-tête, « Clara veut la lune. »

C’est certain, elle veut la lune. Trois ruptures en dix ans l’ont lassée, et laissée célibataire.

Elle contemple, désinvolte, ses robes, chemisiers et pulls accrochés à des cintres. Elle les passe en revue et les trie l’un après l’autre d’un revers de la main. Tout en continuant à chantonner, elle choisit une combinaison en polyuréthane avec col, pantalon à deux poches, sans manche, et ample décolleté. Elle adore porter des vêtements moulants. Elle admet que le tissu (65 % coton, 30 % polyamide, 5 % élasthanne,) de couleur noire mettra en valeur sa plastique exceptionnelle. Et ses seins. Elle chausse des escarpins aux talons hauts assortis à ses cheveux, coupés courts, mèches aile de corbeau barrant un front volontaire.

Esclaves de l’écran

Assis à la terrasse d’un café, je contemple les passants qui cheminent dans la rue. Pas un seul d’entre eux ne marche sans les yeux fixés sur son portable, en train de consulter, d’envoyer un message ou de téléphoner ! Cet objet, normalement simple outil de communication, est devenu au fil du temps (depuis son apparition en 2008) une source indispensable à la relation avec l’environnement et les autres. 3

David Le Breton 1 , dans son ouvrage « La fin de la conversation » 2, souligne comment ce phénomène a engendré de nouvelles attentes qui se sont répandues dans le monde entier. Il affirme que le téléphone portable a réalisé la parfaite hybridation homme-machine (cf Robots versus humains ) par le simple fait de l’avoir en permanence sous la main, ou même à la main comme nos adolescents d’aujourd’hui.

Le sociologue observe que, accaparé par une communication orale, la rédaction ou la lecture d’un texto, les yeux braqués sur l’écran, l’hyperindividu contemporain ne perçoit plus son environnement physique et humain. La dissociation est désormais une donnée banale du quotidien. Le Breton note que, contrairement aux relations sociales entre amis ou proches dont il est parfois difficile de se libérer, la communication à distance offre l’avantage de s’en dégager à sa guise, sans politesse excessive, sans s’attarder. Ainsi, la suppression du corps de l’autre dans l’échange supprime toute gêne, toute timidité à son égard. Le sociologue remarque que dans maintes connexions sur les réseaux sociaux, nul ne sait réellement qui est au bout de l’écran.

Cette réflexion amène Le Breton à penser que bien que les technologies nous connectent à travers le monde, elles pourraient aussi nous éloigner de ce qui est authentique et présent autour de nous. L’immersion dans nos écrans nous isole souvent de ce qui se passe autour de nous, réduisant les interactions spontanées qui enrichissent notre quotidien. Cette distance physique peut parfois simplifier les échanges, mais elle peut aussi réduire la profondeur des relations humaines, en les rendant superficielles et moins engagées.

#lectureslitterashereÉté

Sources

  • 1 – David Le Breton, anthropologue français, professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg, membre senior de l’Institut universitaire de France , analyse avec perspicacité et profondeur les transformations de nos interactions sociales à l’ère du numérique
  • 2 – « La fin de la conversation« , offre une critique éclairée des effets des technologies sur nos relations Publication : 31/05/2024; Editions Métaillé Taversées
  • 3 – Observations personnelles et réflexion inspirées par la lecture de l’ouvrage de David Le Breton, sur la dépendance comportementale

Entretien avec Jean-Denis PENDANX

Billère 2024 – Jean-Denis Pendanx, illustrateur et dessinateur de BD renommé, est le président d’honneur du 15ème Festival de la BD à Billère (64140). Il y présente sa dernière bande dessinée, L’œil du marabout (Éditions Daniel Maghen, 2024). Dans cet ouvrage captivant, il raconte l’histoire de Nialony et de son frère Georges, qui traversent ensemble les épreuves d’un pays, le Soudan du Sud, en pleine guerre civile. Pour marquer la sortie de cette œuvre très attendue, le festival a tenu à l’inviter comme hôte principal. Sa présence a dynamisé l’événement, alternant entre séances de dédicaces et ateliers de dessin en direct. Litterasphère a eu l’opportunité de s’entretenir avec lui.

Question: Pouvez-vous parler de votre dernier ouvrage, « L’Œil du Marabout », en quelques mots pour les lecteurs et lectrices de Litterasphere?

Réponse: C’est une histoire, une fiction documentaire, un mélange de fiction et de réalité. On est parti d’une invitation par l’UNICEF, dans le camp de Bentiu qui se situe au nord du Soudan du Sud, pays en pleine guerre civile. En 2016, l’UNICEF m’a invité à faire des ateliers avec les personnes déplacées là-bas, enfants et adultes. Un atelier test qui ne s’est jamais fait auparavant, pour voir comment les gens réagiraient, afin de les sortir un peu de leur quotidien vraiment difficile et ennuyeux.

On s’est dit : pourquoi ne pas utiliser le dessin pour faire travailler, tout en s’amusant, ces personnes déplacées… Ça a été extraordinaire. Ils étaient super assidus aux ateliers, revenaient nombreux le lendemain, et on a vu beaucoup de personnes impliquées dans tous les projets. Voila. Séjour très court, mais je sais que cela va durer sans moi.

Question : Est-ce que vous avez un rite particulier ou une attitude particulière lorsque vous commencez à dessiner ?

Réponse: Alors non, je n’ai pas d’habitude particulière… pas vraiment. C’est surtout l’activité au travail, bosser, bosser! Pendant des années, quand j’étais à Bordeaux, et maintenant que je suis à la campagne, j’ai renoué avec des ateliers. Je sortais de la maison chaque matin, et on travaillait jusqu’à 19 heures. D’autres travaillaient chez eux aussi le soir. C’étaient des journées de 12 heures. Cela m’est arrivé, pendant des mois, de travailler 10 heures par jour et même le week-end. C’est beaucoup de travail, on ne s’en rend pas compte. Le seul rituel, c’est le café… Sinon, je n’ai pas de rituel particulier. Un bon café et au boulot!

Question : Quels conseils donneriez-vous à un enfant, un adulte, enfin à quelqu’un qui veut se lancer dans la BD ou qui est déjà intéressé par la BD ?

Réponse : Eh bien, de lire beaucoup ! Lire beaucoup de BD de styles différents, trouver sa voix… Redessiner les personnages qui inspirent (redessiner les dessins des autres) puis créer des personnages de mémoire, même si ce n’est pas parfait. Il faut faire et refaire, faire et refaire des croquis. Aller à l’extérieur pour dessiner avec les élèves et retranscrire ce qu’ils voient.

Il y a des écoles de BD, c’est rare, mais il existe des écoles d’art graphique, d’image, d’illustration, de dessin publicitaire. Il y a aussi des recherches de personnages pour jeux vidéo ou dessins animés. L’idéal, c’est d’être polyvalent dans ces métiers du dessin, car il n’y a pas que la BD. Par exemple, faire du dessin animé. Un ami m’a appelé pour remplacer quelqu’un dans le dessin animé pendant un an.

Il faut être curieux, lire des mangas mais aussi des BD franco-belges plus classiques. La bande dessinée s’est démocratisée techniquement. Voilà.

Propos recueillis par Litterasphère.


« En avril 2016, l’UNICEF m’invitait au Soudan du Sud pour des ateliers de dessins dans le camp de déplacés de Bentiu, au nord du pays. Je suis heureux d’avoir pu mettre des images sur ce souvenir fort […] Le conflit demeure, le camp aussi, mais un cessez-le-feu perdure depuis cinq ans. J’ai bon espoir qu’ils voient la fin de cette guerre fratricide et vivent un jour dans un pays en paix et définitivement sans miradors. »

Jean-Denis Pendanx

Georges Simenon

Pendant les vacances, je me suis plongé dans l’univers de Simenon. Pas dans celui du commissaire Maigret, classique parmi les classiques, mais dans celui de ce que les spécialistes appellent : les romans durs 1 .
Les Demoiselles de Concarneau, Les Complices, Le Train de Venise – autant de titres parmi les 117 romans durs parus entre 1931 et 1972, date à laquelle Simenon mit fin à sa carrière
romanesque – qui m’ont passionné pendant ces quinze derniers jours.
J’avoue ma préférence pour « Les Demoiselles de Concarneau », un récit qui a pour décor la Bretagne profonde du début du XXe siècle. Portrait d’une époque et d’un milieu, celui de la pêche, sur le thème de l’homicide involontaire, qui sert de révélateur au complexe de culpabilité liant le protagoniste à ses deux sœurs : c’est ce complexe, mis à nu, qui détermine l’évolution du drame.
L’incipit de ce roman : « Il y avait trop de tournants, et aussi de montées, des descentes pas très longues mais brutales. Il y avait aussi et surtout la question des cinquante francs qu’il
fallait résoudre coûte que coûte avant d’arriver à Concarneau. » Ce début d’histoire nous parle, et l’on pourrait dire qu’il revient au lecteur de chercher ce que cela signifie pour lui, ce qui est à comprendre, ou plutôt, ce qui peut être compris à partir de, grâce à, malgré aussi parfois ce qui est dit ou tu.
Et quel bonheur de lire, pour un Breton comme moi, la description de la pluie : « Il pleuvait toujours, c’était si fin, si régulier, si monotone qu’on n’avait pas l’impression que l’eau tombait du ciel. Elle était en suspension dans l’air, une poussière d’eau froide qui reliait les pavés mouillés aux nuages. »
Pour une fois, prenez les chemins de traverse et lisez ou relisez «les romans durs» de Simenon, ceux où le commissaire n’apparaît pas, ceux au cours desquels il attaque le drame au plus profond et s’affranchit des codes d’une enquête policière par trop contraignants.

Legendes

1 – Le terme « romans durs » est la qualification que l’écrivain belge Georges Simenon, a utilisée pour dénommer ses propres romans dans lesquels le personnage de Maigret n’apparaît pas.

Le pouvoir du Metal

Connaissez-vous Harmut Rosa? Sociologue et philosophe, Hartmut Rosa est l’un des intellectuels contemporains les plus influents et mondialement connu pour avoir théorisé « l’accélération1 » comme moteur de nos sociétés moderne.

Mais c’est aussi l’auteur d’un livre très original, « No Fear of the Dark,2 » dans lequel il analyse les ressorts, les ambivalences et les potentialités d’un phénomène culturel parmi les plus énigmatiques des dernières décennies : le heavy metal. C’est l’une des musiques les plus populaires au monde bien qu’elle soit diffusée, jouée et écoutée en dehors des réseaux médiatiques dominants.

Le livre se penche sur les raisons pour lesquelles les gens écoutent du metal et sur l’effet que cette musique a sur ses auditeurs. Contrairement à la musique pop, qui cherche souvent l’harmonie, le metal aborde des thèmes comme l’aliénation et la mort de manière directe et palpable, offrant ainsi une forme de résonance existentielle. Des groupes comme Iron Maiden, Metallica, Black Sabbath et AC/DC sont souvent cités pour leur capacité à toucher profondément leurs auditeurs à travers leurs textes et leurs sonorités puissantes. Rosa voit dans le metal une promesse de reconnexion existentielle, permettant à ses fans de trouver une forme de résonance avec le monde qui manque souvent dans d’autres aspects de la vie moderne. (à suivre)

Legendes

  • 1 – Hartmut Rosa reformule la théorie sociale actuelle en décrivant la modernité à partir du phénomène d’accélération sociale, c’est à dire : l’accélération technique : déplacements et communications plus rapides (« rétrécissement de l’espace ») ;l’accélération des changements sociaux : changements plus rapides des habitudes et des modes (« rétrécissement du présent ») ;l’accélération du rythme de nos vies : impression de manque de temps permanent.
  • 2 – « No fear of Dark » fait référence à la chanson « Fear of the Dark » (peur du noir) d’Iron Maiden.

Littérature et IA

Rie Kudan lauréate du prix littéraire Akutagawa le 17 janvier 2024 à Tokyo.

Le prix litteraire Akutagawa récompense des nouvelles et des romans courts d’auteurs japonais, débutants, publiés dans des magazines et des journaux. Il est décerné deux fois par an, en janvier et en juillet. Les lauréats reçoivent une montre gousset et un million de yen. L’œuvre primée est successivement republiée dans le magazine Bungeishunjū, puis sous forme de livre, et enfin reprise dans la collection complète des œuvres ayant reçu le prix Akutagawa (Akutagawa-shō zenshū). 

Prix littéraire le plus prestigieux et le plus médiatisé du Japon, il est connu pour augmenter les ventes de manière parfois extraordinaire. L’aveu d’une jeune romancière japonaise, Rie Kudan,1 (33 ans) quant à l’utilisation de l’intelligence artificielle pour écrire une partie de son livre a suscité un profond malaise parmi les écrivains et les critiques littéraires.

Pour certains, cette révélation représente une menace pour l’intégrité artistique et l’authenticité de l’œuvre littéraire. L’idée qu’une machine puisse contribuer à la création d’une œuvre d’art remet en question le rôle de l’humain dans le processus créatif et soulève des questions éthiques sur la propriété intellectuelle et l’attribution du mérite.

D’autres voient dans cette utilisation de l’IA une évolution naturelle de la création littéraire, une collaboration entre l’homme et la machine qui ouvre de nouvelles perspectives et stimule l’innovation artistique.

En fin de compte, l’aveu de cette romancière japonaise met en lumière les défis et les dilemmes auxquels les écrivains contemporains sont confrontés dans un paysage littéraire en constante évolution, où les frontières entre l’homme et la machine, entre l’art et la technologie, deviennent de plus en plus floues.

Et vous, qu’en pensez-vous?

1« Tokyo-to Dojo-to » : le titre peut se traduire par « La Tour de la compassion de Tokyo« 

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Une saison en enfer

J’ai toujours pensé que poésie et musique allaient de pair. Alors, quand une star internationale, chanteuse et guitariste punk rock américaine s’associe à notre plus grand poète français, le résultat est émouvant, sensible et inspiré.

Voilà un bel objet que cet ouvrage intitulé « Une saison en enfer » publié chez Gallimard, dans lequel les poèmes d‘Arthur Rimbaud sont illustrés par des photos de Patti Smith, égérie des années 80. ( Because the night) . Obsédée par le poète aux semelles de vent, la chanteuse américaine célèbre les 150 ans du chef-d’œuvre « Une saison en enfer » avec une édition augmentée de textes personnels, de photos, de dessins et d’une sélection de poèmes et de lettres de Rimbaud supplémentaires.

« J’avais seize ans quand je me suis sentie attirée par lui pour la première fois, – écrit-elle en introduction de son livre (page 7) – par l’image de son visage et par ses poèmes qui me déconcertaient et me séduisaient à la fois. Plongée dans leur charme enivrant, j’en ressortais tremblante, sans vraiment me souvenir de ce que je venais de lire. »

Poète, écrivaine, artiste-peintre, et photographe, Patti Smith retrace l’histoire du revolver à six coups – terrible photo en noir et blanc (page 5) –  avec lequel Verlaine blessa au poignet Rimbaud « J’ai tenu le pistolet, balayé la tombe et je me surprends aujourd’hui à être la gardienne du terrain qui appartenait autrefois à sa mère. J’ai été fidèle, toujours mes pas dans les siens, compagne invisible. »

Elle rappelle, également,  « la filiation spirituelle » et « l’affinité poétique » avec Arthur Rimbaud qu’elle partageait avec le jeune Bob Dylan. Elle détaille la vie d’errance du poète-aventurier, ses pérégrinations, de Vienne à l’Abyssinie.

« Les poèmes d’Arthur Rimbaud m’accompagnent depuis toujours », résume Patti Smith. « Ils renferment des traces de son insolence, des souvenirs virulents, des pouvoirs prophétiques, la torpeur sensuelle de la jeunesse. Je les ai lus et relus. »

Voilà un superbe ouvrage, que j’ai découvert récemment, et qui ferait un magnifique cadeau à offrir pour les fêtes de fin d’année! _____________________________________________________________________________

Sources: France-info; Gallimard; Actualitté

My absolute Darling

Choc littéraire, livre-phénomène aux États-Unis, ou… littérature qui se vautre dans une bauge de violences répétées sur une enfant totalement sous l’emprise psychique de son père?

Vous l’auriez certainement deviné, la sortie en 2017 du roman My Absolute Darling de l’auteur G. Tallent a suscité en son temps l’immense enthousiasme du monde littéraire et de la presse en général. Primé à de multiples reprises en France, My Absolute Darling, roman d’apprentissage, raconte l’histoire de Turtle Alveston, âgée de 14 ans, douée d’un savoir-faire peu commun. Son père l’aime plus que tout au monde et il a bien l’intention de la garder à ses côtés envers et contre tous. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

Superbement traduit par Laura Derajinski, ce récit vous saute à la gorge. Chapitre après chapitre, il emmène le lecteur dans un périple terrifiant, au cours duquel Martin le père apprend à Turtle sa fille comment survivre dans un monde hostile dont la fin ne manquera pas d’arriver dans un futur proche ; où la violence l’emporte partout. Et il le fait dans une ambiance incestueuse où, durant la plus grande partie du livre, l’amour filial n’a jamais remis en cause l’amour paternel qu’il exerce sans aucune limite morale ou sociale.

Et l’écriture ! Une écriture dense et haletante. Un style nouveau, surprenant, parfois difficile qui mélange simultanément l’action, le cadre où elle se déroule, et les pensées de ceux qui les émettent. Ainsi, Turtle s’exprime toujours dans l’action, sans guillemet, de telle sorte que le lecteur se trouve dans le cerveau de l’adolescente au plus près de ses émotions !

Bref, un roman que l’on va aimer ou détester, mais qui ne laisse personne indifférent.

Gabriel Tallent, trad. Laura Derajinski – My absolute darling – Editions Gallmeister
Sources: Actualitte; Babelio;

Un jeune écrivain Québécois

« Que notre joie demeure », le dernier livre de l’écrivain québécois Kevin Lambert, est en lice pour le prestigieux prix Goncourt 2023.

Le jeune auteur du Saguenay a appris mardi matin qu’il se retrouve sur la liste de la première sélection du prix littéraire. Kevin Lambert croit que son dernier roman a intéressé les gens pour les questions éminemment politiques qu’il aborde, mais il est heureux que cette nomination reconnaisse également son style d’écriture.

Avec un regard d’anthropologue, Kevin Lambert compose un roman aussi fluide qu’échevelé, faisant à point nommé écho à la crise du logement qui sévit à Montréal.( ce qui lui a valu une querelle publique avec le premier ministre François Legault) En effet il met en scène Céline Wachowski, 70 ans, une architecte montréalaise à la renommée internationale. Mais le dévoilement du Complexe Webuy, premier projet public que le cabinet C/W réalise à Montréal, fait scandale. certains accusent la femme d’affaires milliardaire de détruire le tissu social de la métropole québécoise. De par son sujet, l’architecture, le roman a nécessité une recherche importante, faite de lectures et de rencontres avec des architectes. « L’architecture, c’était une porte d’entrée pour pouvoir écrire sur un personnage de milliardaire […] ses positions sur l’architecture ne sont d’ailleurs pas si loin des miennes, précise l’auteur. Je suis convaincu que l’organisation de l’espace influence notre subjectivité.» De la même façon que la littérature peut nous changer, Kevin Lambert assure avoir été changé par sa lecture de Proust, et À la recherche du temps perdu qui constitue un peu le coeur invisible de son troisième roman.Souhaitons bonne chance à Kevin Lambert qui bien que figurant sur la première liste des prétendants au Goncourt , doit passer encore bien des épreuves avant le résultat final.

C’est au restaurant Le Drouant, situé Place Gaillon dans le 2ème arrondissement de Paris, que le Prix Goncourt 2023 sera remis, comme chaque année au mois de novembre. La date prévue est le 7 novembre 2023!

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« Que notre joie demeure » Kevin Lambert, Héliotrope, Montréal, 2022, 384 pages.En librairie le 7 septembre.

Sources