La guerre des genres : quand le polar noir déserte pour la littérature blanche.

Longtemps marginalisé comme « littérature noire », le polar s’ouvre à la « littérature blanche », suscitant des débats sur sa quête de légitimité. Pierre Lemaitre, avec « Au revoir là-haut » (Goncourt 2013), incarne cette transition, mais ses propos polémiques sur le besoin de « sniffer de la blanche » pour devenir écrivain ont choqué.

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Quand les aliments deviennent les vrais héros de la littérature.

Dans le monde de la littérature, certains écrivains ont fait des aliments les véritables protagonistes de leurs histoires. Oubliez les batailles épiques et les héros tragiques : parfois, un simple gâteau ou une barre de chocolat est tout ce qu’il faut pour captiver l’imagination.

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est l’un des finalistes du Prix Goncourt 2024(1) pour son roman Houris , un récit poignant qui revisite la guerre civile algérienne, notamment les violences de la « décennie noire » des années 1990. L’histoire est racontée à travers le regard d ‘une jeune femme traumatisée par la perte de sa famille aux mains de milices islamistes. Ce roman interroge la mémoire, le deuil et les cicatrices laissées par le conflit au sein de la société algérienne​

Originaire d’Algérie, Kamel Daoud est un écrivain et journaliste connu pour son approche engagée de sujets sensibles, comme les relations entre l’Algérie et la France ou la critique des extrémismes religieux. Il a acquis une renommée internationale avec son premier roman, Meursault, contre-enquête , qui a remporté le prix Goncourt du premier roman en 2015. Son œuvre est marquée par une profonde réflexion sur l’histoire et l’identité

Si Daoud remportait le Goncourt cette année ( ce dont je ne doute pas), son roman Houris figurerait parmi les livres les plus vendus, un succès traditionnel pour les lauréats de ce prestigieux prix littéraire.


(1) Prix Goncourt 2024 : les finalistes sont Sandrine Collette, Kamel Daoud, Gaël Faye et Hélène Gaudy.

Emmanuelle LAMBERT

Dans « Aucun respect » , roman incontournable de la rentrée littéraire 2024, Emmanuelle Lambert revient sur son entrée dans le monde littéraire parisien à la fin des années 1990. Un univers qu’elle décrit comme un bastion masculin, parfois intimidant et hiérarchisé. À travers le récit de son apprentissage, elle dresse un portrait à la fois fascinant et irrévérencieux d’Alain Robbe-Grillet ( 1), figure emblématique du « Nouveau Roman », et de sa femme Catherine, personnage sulfureux, maîtresse de cérémonies sadomasochistes.

Jeune femme idéaliste à l’époque, Lambert découvre un milieu intellectuel codifié, où les hommes dominent, mais où elle cherche à trouver sa place. Son rapport avec Robbe-Grillet est central dans ce récit : il incarne à ses yeux à la fois un mentor et une figure d’autorité, mais aussi un homme complexe, brillant et provocateur, dont elle accompagne les dernières années, notamment à travers le travail sur ses archives. Elle l’observe de près, participant à sa quête de postérité tout en réfléchissant sur son propre positionnement dans ce monde souvent élitiste.

Avec un ton piquant et un humour décapant, Lambert revisite cette époque depuis le présent, portant un regard lucide et critique sur les relations de pouvoir, le jeu des influences et la place des jeunes femmes dans ces cercles. Si son apprentissage est parfois difficile et déroutant, il est aussi plein d’enseignements : elle montre que la vraie liberté consiste à se confronter aux autorités établies, à s’affirmer et à ne jamais se laisser enfermer par les normes. Ce conte contemporain, teinté de drôlerie, questionne la place des femmes et le poids des figures tutélaires dans le monde artistique.

« Aucun respect » est ainsi à la fois une réflexion sur la liberté individuelle, un hommage subtil et critique à Robbe-Grillet, et un témoignage personnel sur la manière dont Lambert, à travers ses expériences et ses confrontations, à su se forger une identité d’écrivain.

  • Éditeur ‏ : ‎ Stock (21 août 2024)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 224 pages
  • ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2234093829
  • Dimensions ‏ : ‎ 13.7 x 2 x 21.5 cm


(1) Alain Robbe-Grillet, né le 18 août 1922 à Saint-Pierre-Quilbignon (Finistère)1 et mort le 18 février 2008 à Caen (Calvados), est un romancier et cinéaste français. Considéré, avec Nathalie Sarraute, comme le chef de file du nouveau roman, il a été élu à l’Académie française le 25 mars 2004, sans y être reçu. Son épouse est la romancière Catherine Robbe-Grillet, dont le nom de plume est Jeanne de Berg.

Un aller retour dans le noir

Photo B.LE CUN

James Ellroy

Ce dimanche 6 octobre, j’ai eu le privilège d’assister à un moment exceptionnel à la Médiathèque André Labarrère : la rencontre avec l’un des maîtres incontestés du roman noir, James Ellroy.

Pour celles et ceux qui ne le connaîtraient pas encore, James Ellroy est l’auteur d’une œuvre monumentale. Il a su plonger ses lecteurs dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine et de la société américaine. Né à Los Angeles en 1948, il s’est fait connaître avec des romans cultes comme Le Dahlia Noir (1987), un polar glaçant inspiré de l’assassinat non résolu d’Elizabeth Short. Ce livre, ancré dans la violence de l’Amérique des années 1940, fait partie du Quatuor de Los Angeles, une série incontournable pour tout amateur de roman noir.

Son style est unique, brut, parfois haché, et ses récits plongent dans la corruption, la violence et les abus de pouvoir. Ellroy ne fait aucune concession : il dissèque la société avec une rare lucidité.

Sa présence à Pau, dans le cadre du salon « Un aller-retour dans le noir », a été un événement marquant. Ce salon, devenu un incontournable pour les passionnés de polars, nous a offert la chance de découvrir « The enchanters »1 le dernier polar de Ellroy en dédicace.

Ellroy est venu pour une raison bien particulière : il a lu, en exclusivité, quelques pages de son tout dernier roman. Pour quelqu’un comme moi, qui suit son œuvre avec passion, c’était un moment unique. Entendre sa propre voix résonner à travers ses mots, nous entraînant dans une nouvelle intrigue pleine de mystères et de trahisons, était absolument fascinant.

Cette rencontre avec James Ellroy a été un moment fort, gravé dans ma mémoire, et sans aucun doute dans celle de tous ceux qui ont eu la chance d’être présents ce jour-là.


  • Pages: 672
  • Editeur : Rivages
  • Date sortie : septembre 2024

La litterature ,ça paye!

La litterature ça paye!

La littérature, ça paye ! C’est le titre quelque peu choquant du dernier livre1 d’Antoine Compagnon. Peut-être même un peu vulgaire, et certainement destiné à provoquer le lecteur.

La rentabilité de la littérature

Selon Antoine Compagnon2, la littérature est rentable, surtout du point de vue du lecteur. Pour l’auteur, c’est moins sûr, car c’est un investissement à très long terme dont on perçoit souvent les bénéfices bien après sa mort. Pensez à Baudelaire, qui a vécu dans la pauvreté, alors que tout le monde connaît aujourd’hui son œuvre. Son succès posthume montre bien l’aspect à long terme de la création littéraire.

Les bénéfices de la littérature pour le lecteur

Mais revenons au lecteur : c’est de son vivant que la littérature rapporte. En effet, la lecture, surtout celle de la fiction, élargit notre expérience du monde et notre compréhension des autres. Elle augmente nos capacités cognitives et affectives, et nous permet de prendre du recul par rapport à notre propre vie.

De plus, la lecture nous éloigne du nez dans le guidon, nous fait prendre de la hauteur et, surtout, elle retarde l’apparition de la maladie d’Alzheimer. La lecture régulière agit comme un exercice pour le cerveau, stimulant les connexions neuronales et contribuant à préserver la mémoire.

La fragilité de la lecture au XXIe siècle

Cependant, la lecture est fragile en ce premier quart du XXIe siècle. Pourquoi ? Parce que c’est une activité lente, dans un monde où tout va plus vite, où il faut constamment gagner du temps.

Lire plus vite, c’est lire mal. La lecture suppose attention et lenteur. Le lecteur ignore les gains de productivité. La lecture rapide est une illusion : elle ne permet pas de bénéficier pleinement des apports cognitifs et émotionnels qu’offre une lecture approfondie.

 

1- « La litterature ,ça paye!« – Antoine Compagnon – 160 pages – EQUATEURS

2-Antoine Compagnon, né le 20 juillet 1950 à Bruxelles, est un écrivain, critique littéraire et académicien français.

Été 2024: Sabrina le saut de l’ange (7)

Sabrina, le saut de l’ange, paru en février 2024, est le deuxième roman de Bruno Le Cun. Ce récit explore les thèmes cruciaux de la radicalisation et de la quête de sens chez les jeunes générations. Le passage suivant en est un aperçu poignant :

« Alors que Yanis, membre des forces spéciales françaises, risque de perdre la vie dans le désert de Syrie, Sabrina, brillante élève en Khâgne, succombe à l’emprise des recruteurs de Daesh. »

Dans Sabrina – Le saut de l’ange, Bruno Le Cun propose une exploration intense des choix déchirants auxquels est confrontée une génération en quête de sens. Le roman mélange des éléments de passion amoureuse et de radicalisation, offrant ainsi une perspective captivante sur les nuances complexes de la condition humaine. Ce livre est un miroir des dilemmes modernes, où les jeunes sont souvent tiraillés entre des idéaux opposés et des réalités brutales.

  • Thèmes actuels : Le roman aborde des sujets cruciaux comme la radicalisation, les forces spéciales, et la quête de sens.
  • Récit immersif : Une histoire qui capte l’attention du lecteur dès les premières lignes.
  • Personnages profonds : Des protagonistes confrontés à des situations extrêmes, rendant le récit encore plus réaliste et poignant.

Ce qu’en disent les lecteurs

« Une histoire prenante et sans temps mort. Un livre qui se lit d’une traite et dont on a hâte de découvrir la suite. » (Pierre-Jean G.)

« Un roman qui sait aller à l’essentiel sans plonger dans une analyse intellectuelle, politique et sociale; les personnages font des choix de vie et deviennent malgré tout et chacun dans leur genre émouvants et attachants. » (Patrick B.)

 » Je viens de finir Sabrina.Je l’ai lu avec beaucoup de plaisir. C’est vraiment bien! « (Christiane P.)

Après « Yémen, du sang sur le sable », Sabrina est le second roman de l’auteur Bruno Le Cun.

les Editions du Net.

Titre : Sabrina, le saut de l’ange

Auteur : Bruno Le Cun

Nombre de pages : 142

Date de parution : Février 2023

Lien : Amazon Sabrina le saut de l’ange

Été 2024: Yémen, du sang sur le sable (4)

Cette semaine je vous présente un extrait de Yémen, du sang sur le sable, un roman paru en septembre 2023.

« Au Nord du Yémen, les luttes acharnées entre les rebelles Houtis et l’armée régulière plongent le pays dans une guerre civile aux conséquences dramatiques. En plein cœur de la capitale, Sanaa, les attentats meurtriers font rage, multipliant les victimes innocentes.

Au Sud, dans le désert, Daesh prend le pas sur Al-Qaida. À Tikrit, raffinerie de gaz naturel liquéfié, Marc Longuet, un jeune cadre d’une société de sécurité, assiste impuissant à des faits qui le marqueront à jamais.
Tahira, fille d’un haut fonctionnaire de l’État yéménite, rescapée du printemps arabe, rêve de vivre en Occident. Devra-t-elle suivre son intuition et s’enfuir avec Robert le chef de la sureté à Tikrit ? »

Le livre

Ce roman, fruit de vérités vécues et d’une imagination nourrie par les enjeux contemporains, plonge au cœur de cette nation tourmentée. À travers les yeux de ses protagonistes, il anticipe les crises internationales et explore les tensions profondes qui façonnent le destin d’un pays déchiré entre tradition et modernité, pouvoir et résistance.

Après Faits d’hiver « Yémen, du sang sur le sable » est le premier roman de l’auteur Bruno Le Cun.

les Editions du Net.

Yémen, du sang sur le sable-Roman

Bruno Le Cun – 212 pages.

Chapitre 1


Benoit vida son verre et me donna une tape amicale sur le bras. Assis en face de moi, à la terrasse d’un café près de la gare, il m’observait l’air interrogateur :

 « On ne va pas vivre chez mes vieux ! Quel ennui ! Je préfère louer une petite mansarde chez l’habitant, au centre de Rome. Qu’en penses-tu ? »  

  Je sentais son regard empreint de malice, scruter le moindre de mes gestes. Il n’avait pas changé. Grand, le cheveu blond à peine un peu frisé, Benoit plaisait aux femmes autant qu’aux hommes. Beau parleur, un brin hâbleur, bien que cultivé et passionné de littérature — il avait lu tous les livres de la mystérieuse écrivaine Elena Ferrante —, il ne comptait plus les conquêtes féminines. De longues années d’expatriation en Italie — ses parents s’y étaient établis pour raisons professionnelles — lui avaient permis de nouer de nombreuses relations dans le milieu universitaire. La préparation d’un vague diplôme en communication lui servait d’alibi pour naviguer avec une aisance maîtrisée au sein de cette faune frivole et internationale. 

  Alors, dénicher une chambre au centre-ville et l’aménager pour deux étudiants avait été un jeu d’enfant pour lui. 

Il paraissait ravi d’avoir réussi à me convaincre de terminer ma dernière année d’école d’ingénieur en Italie. 

  Après de fastidieux préparatifs et des formalités administratives harassantes, j’avais enfin obtenu, grâce à lui, mon inscription à l’Université de Rome III. Je parlais la langue avec assurance et la qualité de la vie, ainsi que la richesse culturelle de l’Italie, exaltait ma passion pour ce pays. Je me trouvais à deux pas de la France, là où j’avais abandonné ma mère, seule, dans une grande maison pleine de souvenirs. Elle ne m’avait pas beaucoup aimé. Mon père comptait plus pour elle, et pourtant il l’avait quittée pour vivre autour du monde. 

Et puis il y eut Benoit. Un ami, que dis-je ? Un frère pour moi. Il m’avait longtemps accompagné dans ma solitude, remplaçant un géniteur qui s’était envolé et une mère absente.

 « Excellente idée » répondis-je, un peu gêné par son entrain envahissant.

Il semblait heureux de me revoir et de me servir de guide.

J’entamais, ainsi, cette dernière année d’école en colocation. Nous logions dans une chambre de bonne d’une trentaine de mètres carrés, aménagée sous les combles d’un immeuble désuet situé à quelques pas de la Gare Termini. Je n’imaginais guère un début d’année universitaire aussi dense. Je suivais les cours d’italien de manière assidue, mais cela me demandait de gros efforts de préparation. Je passais le plus clair de mon temps à travailler, pianotant sans cesse sur mon ordinateur à la recherche d’informations utiles pour mes cours. Benoit, lui, sortait un soir sur deux. Il se désolait de me voir si studieux, me privant de tous les plaisirs qu’une ville comme Rome pouvait offrir à un étudiant célibataire. Il ne comprenait pas mon assiduité. Il ne cessait de me houspiller, de me provoquer en me vantant les délices des nuits romaines. 

  Et puis un soir, épuisé par ce harcèlement quotidien, je finis par céder. J’acceptai son invitation. Mais je ne pouvais me départir d’une certaine culpabilité. J’appréhendais d’être confronté à cette jeunesse dorée, vouée à une carrière toute tracée dans la haute administration ou dans la diplomatie. Je frémissais à l’idée de me laisser entrainer trop loin. Je craignais de négliger mes études. 

 « Allez, viens, insistait-il, tu verras, ces gens sont sympas. Pas de chichi, tout le monde se connaît et tu pourras parfaire ton italien… Il y aura pas mal de filles ! »

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Été 2024: Faits d’hiver (2)

Cette semaine je vous présente un extrait de Faits d’hiver, un recueil de nouvelles paru en 2022.

« Faits d’hiver« , rassemble une dizaine d’histoires courtes qui se déroulent en hiver.  

Cette saison, considérée comme une période maussade marquée par la pluie, la neige, et des jours éphémères, fait froid dans le dos !

Et les faits qui s’y déroulent, pour la plupart d’entre eux, décrivent des événements de la vie quotidienne. Il s’agit de récits sans portée générale qui s’intéressent à tout ce que l’homme ne regarde qu’avec un certain dégoût, tout en étant fasciné. 

Ces chroniques se trouvent souvent reléguées en troisième ou quatrième page, et ne font guère les gros titres des journaux, mais elles se présentent comme un miroir grossissant pour l’humble citoyen qui les parcourt.Ce rendez-vous hebdomadaire sera l’occasion parfaite pour explorer ensemble des histoires inédites, des vers inspirants et des personnages attachants.

Le livre

De Pau en Béarn, en passant par les Marais Landais, les Rocheuses (USA) et Cuba, l’auteur nous conte une dizaine d’histoires inspirées de faits divers.
En imaginant les « non dits » de ces derniers, il dénonce ainsi les travers de notre société moderne : convoitise, harcèlement et violence sous toutes ses formes. Après Transgressions, « Faits d’hiver » est le second recueil de nouvelles de l’auteur Bruno Le Cun
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les Editions du Net.

Faits d’hiver – Nouvelles

Bruno Le Cun – 88 pages.


Louis l’avait convaincue. Quitter Grenoble pour profiter de ce long week-end lui paraissait une excellente idée…

Ils avaient roulé une bonne partie de la nuit. Alors que l’aube se levait avec paresse, engoncée dans un manteau neigeux, le moteur de la jeep toussota puis cracha une fumée grise. Louis étouffa un juron et maintint tant bien que mal le véhicule sur sa lancée. Sans propulsion, ce dernier vint mourir sur le bas-côté de la route. « Que se passe-t-il ? » demanda Léna. Louis la dévisagea un instant, puis baissa les yeux sur le tableau de bord : « Plus de liquide de refroidissement ! » Léna crut rêver. Non pas lui. Il n’allait quand même pas lui faire le coup de la panne. Louis fouillait déjà à l’arrière du 4X4. Il présenta à Léna une paire de bottes de neige, un pantalon d’hiver et un bonnet en laine. Léna ne dit mot. Elle se déchaussa, enleva sa courte jupe, celle qu’elle portait les soirs de fêtes, puis entreprit de revêtir l’accoutrement de Louis. Elle comprit que leur week-end à Saint-Pierre-d’Entremont se trouvait compromis. Arthur et Viviane les attendraient en vain. Tant pis pour l’invitation de son frère ! Et Viviane, sa compagne, prendrait comme d’habitude l’événement à la dérision.

Léna se redressa puis se contempla dans le rétroviseur extérieur. Sa tenue, trop grande pour son gabarit, lui donnait un air d’une jeune sauvageonne.

Elle regarda autour d’elle : Louis avait disparu.

Elle prit soudain conscience du silence absolu qui l’entourait. Le bruit incessant et agressif de Grenoble s’effaçait peu à peu. Elle traversa la petite route, s’avança d’un pas mesuré vers le talus opposé et s’arrêta net.

L’immensité du massif de la Chartreuse s’étendait à perte de vue. La forêt occupait tout l’espace. Dominée par les sapins et les hêtres entrecoupés de gigantesques parois rocheuses, elle semblait mystérieuse et sauvage à la fois. Les cimes majestueuses des arbres ondulaient au gré des vents d’ouest souvent annonciateurs de pluie. Léna retint sa respiration. Elle éprouva le besoin de s’asseoir. Un craquement sec sur sa droite attira son attention et Louis surgit en contrebas, l’air préoccupé. « Nous nous trouvons dans une zone d’éboulis. Ils sont fréquents par ici… » Léna lui sourit et chuchota : « Ce site est magique! » Il se retourna et, désignant l’horizon d’un vaste mouvement du bras, il enchaîna : « Oui. Mais cet endroit est dangereux. Tu vois au loin ces larges entailles sur les flancs de la montagne ? Ce sont les vestiges d’effroyables effondrements qui, pour certains, datent du milieu du moyen âge… Il faut partir… » 

Toujours sans protester, Léna emboîta le pas de Louis. Il semblait si sûr de lui. Elle en vint à penser qu’il avait changé, ou peut-être le voyait-elle autrement? L’atmosphère envoûtante qui régnait en ce lieu lui faisait perdre la raison. Elle se rapprocha et mit sa main dans la sienne. « Un terrible écroulement a totalement détruit le premier monastère de la Grande Chartreuse, en Isère, poursuivit-il. Son emplacement d’origine, au pied du Grand Som, le quatrième plus haut sommet du massif de la Chartreuse, est aujourd’hui parsemé de gros blocs qui ont dévalé depuis les cols de Bovinant et de la Ruchère. Tu imagines la catastrophe qui a dû se produire à l’époque… » Il parlait comme un livre. Ses mots, recherchés, exprimaient avec précision la tragique histoire de la Chartreuse et de ses moines.  Ils suivirent un sentier de randonnée et s’enfoncèrent lentement dans la forêt.

Les pentes du Col de Bovinant s’évanouissaient peu à peu. Léna se sentit happée par des colonies de sycomores reconnaissables à leurs tiges élancées, dont les branches les plus volumineuses naissaient à partir du tronc. La lumière du jour peinait à pénétrer leurs denses feuillages. Dans la pénombre environnante, Léna devinait les yeux brillants de la chouette Chevêchette nichée dans les fûts d’arbres morts. Ici pour nourrir la Gélinotte des bois, identifiable à sa silhouette massive et à son plumage gris-brun, une grande diversité d’arbustes à baies s’était réunie dans les sous-bois trop clairs. Là, en altitude, les sapins occupaient les boisements résineux afin de rassasier le Cassenoix moucheté et le Bec croisé au pennage rouge sang. « Un autre monde existe, tout près de moi, se dit-elle. Et je l’ignorais. Un espace où chaque être vivant tient sa place et subsiste en harmonie avec l’univers. »

Léna frissonna.

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