
Cette semaine, je vous propose une dernière nouvelle. Inédite.
« Au delà des dunes » paraitra dans le prochain volume de nouvelles prévu d’ici la fin de l’année 2025.
Alors tenez vous prêts et restez connectés…
(clic sur l’image)
Au delà des dunes
» Au moment où son véhicule tout-terrain stoppa brusquement, Rustam Karimov, fils du gouverneur de Sourkhan-Daria, eut l’étrange sentiment de faire un rêve éveillé. Une sorte de vision chimérique, un cauchemar qui devait cesser d’une minute à l’autre. Mais il comprit très vite, lorsque le sable commença à s’introduire dans sa bouche puis dans son nez, que le désert venait de lui jouer un mauvais tour.
Tôt ce matin-là, le convoi avait quitté la ville de Termez, située à l’extrême sud de l’Ouzbékistan. Rustam conduisait le 4×4 de tête, Yulia à ses côtés. Derrière suivait le Land Cruiser d’Oleg, son ami d’enfance, avec tout le matériel adéquat pour réussir une telle expédition.
Voilà cinq heures que Rustam roulait sans l’ombre d’un problème. Pourtant, l’inquiétude dessinait un léger rictus sur son visage. Il avait dû accepter cette traversée, à la limite de la frontière afghane, par amour pour Yulia. Il connaissait cette région sur le bout des doigts pour l’avoir parcourue maintes fois dans le cadre de ses recherches archéologiques. Il savait que le vent pouvait charrier, d’un moment à l’autre, un dangereux cocktail de poussière et d’herbes sèches. Mais il avait lu dans les yeux de Yulia une sorte de défi qu’il lui fallait relever. Alors, il avait offert une tournée générale de vodka ouzbek. Oleg, ivre mort, cuvait au fond du bar, tandis que Yulia le remerciait d’organiser ce voyage en lui déposant sur les lèvres un baiser alcoolisé.
Rustam avait préparé l’excursion avec minutie. Il avait tout contrôlé. Et pourtant, le pneu avant droit éclata dans un fracas effroyable. Il avait explosé sous l’action conjointe de la chaleur torride et des pierres, de véritables lames de rasoir, qui jonchaient la piste. Par précaution, il ordonna à Yulia de changer de véhicule. La mort dans l’âme, il la fit monter dans celui d’Oleg. « Continuez sans moi. L’afganiets, le vent du Sud chargé de poussière, risque de se lever rapidement. La tempête est terrible. Il vaut mieux rejoindre le campement au plus vite. »
Sitôt ses amis partis, il entreprit le démontage du pneu. Il souleva le train du Land Cruiser au moyen d’un cric puissant, puis inséra une clé spéciale dans les boulons qui maintenaient la roue à l’essieu. Cependant, il dut interrompre son action au bout d’un quart d’heure. Non pas qu’il fût à bout de force, mais le soleil lui tapait fort sur le crâne et ses rayons buvaient avec avidité la sueur qui perlait sur son front. Il mourait de soif. Il attrapa une bouteille de vodka russe qui traînait dans la boîte à gants, en avala une rasade, en même temps que le vent du désert l’assaillait.
Ivre, victime d’hallucinations, il se frotta les yeux.
Il se réfugia dans le cockpit du Land Cruiser. En un instant, il fut englouti par un immense nuage de sable. Un bruit assourdissant. Il absorba la dernière goutte de vodka. Dire qu’il se trouvait là, bloqué sur cette piste sauvage, aux pieds des monts Hissar, à cause de cette allumeuse de Yulia ! Elle l’avait encouragé à la caresser, épouser les courbes de son corps souple et nerveux. Il l’avait embrassée et avait senti ses seins durcir contre son torse… Combien de temps tiendrait-il seul, avant que la tempête ou le désert ne l’engloutissent complètement ?
Les autorités locales avaient rouvert la frontière avec l’Afghanistan. Il fallait faciliter les transports humanitaires et permettre la réhabilitation d’un passage stratégique entre l’Asie centrale et le pays des talibans.
Comme nombre de ses collègues, Ehsan, un Afghan au visage jauni par l’alcool et la cigarette, se livrait à toutes sortes de trafics. Il bouclait ainsi des fins de mois difficiles. Il partait d’Hairatan et acheminait, en Ouzbékistan, de petites quantités de drogue, camouflées au fond de son camion parmi des marchandises sans grande valeur. D’habitude, il se rendait à Samarcande, en traversant la province de Sourkhan-Daria. Puis, il prenait la direction de Tachkent, avant de rejoindre Chimkent, au sud du Kazakhstan. Là, il revendait ses produits de contrebande. Parfois, il troquait des Kalachnikov AKM des années soixante contre des vivres et de l’eau-de-vie.
Mais il se sentait vieillir, et les risques auxquels il s’exposait à chaque voyage l’épuisaient.
Alors, il décida d’emprunter, au nord-est, la seconde route de la soie. Elle évitait les montagnes et serpentait au milieu des steppes, en passant par les villes de Termez, Karchi et Boukhara.
Il quitta Hairatan tôt le matin. Le soleil, déjà haut dans un ciel d’un bleu éblouissant, se reflétait sur les flots calmes de l’Amou-Daria. Puis, il franchit le pont qui enjambait la rivière et tenait lieu de frontière entre l’Ouzbékistan et l’Afghanistan. Au passage, il exhiba son visa ouzbek aux hommes casqués et armés, chargés de surveiller le flux constant d’aide humanitaire passant par la frontière. Depuis le retrait des Américains et le retour des talibans au pouvoir, les réfugiés afghans ne cherchaient plus à retourner dans leur pays. D’ailleurs, le gouvernement ouzbek, tout en facilitant l’aide humanitaire à destination de l’Afghanistan, expulsait manu militari les rares Afghans présents à Termez vers des pays tiers comme le Qatar. La voie semblait libre. Alors, il alluma une énième cigarette et se concentra sur la piste.
C’est à cet instant qu’il l’aperçut à l’horizon. Un petit point noir qui prenait la forme d’un véhicule abandonné au fur et à mesure qu’il approchait. À ses côtés, un type en guenilles gesticulait. Il délirait. Ehsan l’aida à monter dans son camion. Un moment, il crut entendre le prénom d’une femme : Yulia. Il reconnut Rustam Karimov, le célèbre archéologue. Il se dit que la chance lui souriait. « Je viens d’embarquer Karimov ! Il est mal en point. Je vais faire un détour par le camp des yourtes pour le soigner. » Ehsan tira une dernière bouffée et jeta son mégot par la vitre. Hilare, il pensait déjà à obtenir une bonne récompense pour sa prise, ou au pire demander une rançon.
On prévint le gouverneur de Termez : son fils était sain et sauf ! Le père Karimov dépêcha son hélicoptère privé, avec quelques journalistes à bord, au camp des yourtes.
Rustam, entouré de Yulia, se remettait lentement de son aventure. Confortablement installé sur des tapis afghans, il se réchauffait au pied du traditionnel poêle ouzbek. On lui apporta un grand plat constitué de riz, d’oignons, de carottes et de viande, frits dans de la graisse de mouton. Il dévora avec avidité ce plov, bien trop gras à son goût, mais tellement revigorant. Il avait frôlé la mort.
Des photos furent prises en compagnie de sa fiancée Yulia. Mais ce furent les clichés de Rustam le magnifique et d’Ehsan le sauveur qui firent la une des journaux. Toute la presse insistait sur la solidarité des peuples afghan et ouzbek. Certains quotidiens locaux précisèrent que le gouverneur allait débloquer un fonds de soutien pour les réfugiés afghans. Ehsan toucha une belle prime. Il en profita pour quitter Hairan. Il déménagea à Termez où il acheta une somptueuse maison. Il y installa sa femme et ses trois enfants. Il eut l’idée d’aménager le rez-de-chaussée en restaurant et misa sur la préparation d’un seul mets : le plov. Il se rappela que Rustam avait englouti ce repas traditionnel avec délice, et il le baptisa le plat de l’amitié. Les clients se ruèrent chez lui, puis ce furent les touristes qui débarquèrent par cars entiers. Il eut même un article dans le guide du Petit Futé, à la rubrique « Les meilleures tables d’Ouzbékistan. »
Yulia, flairant la bonne aubaine, se laissa convaincre de convoler en justes noces. Les familles respectives se mirent d’accord et décidèrent d’organiser le mariage des enfants du pays. La cérémonie se déroula au camp des yourtes, devenu le symbole de l’amour entre Rustam le magnifique et Yulia, la fiancée du désert.
Selon la tradition, Yulia devait prendre grand soin d’elle. Aussi fit-elle venir une esthéticienne professionnelle, un coiffeur expérimenté et une magnifique robe de mariée. Il n’était aucunement envisageable qu’il y ait le moindre laisser-aller sous prétexte que les noces avaient lieu au milieu des dunes ! Rustam, lui, s’offrit les services d’un caméraman et d’un photographe qu’il envoya dans la yourte principale, là où Yulia se préparait. Les photos des jeunes mariés furent publiées dans toute la presse du pays.
Puis les festivités commencèrent. Le soir, sous un ciel parsemé d’étoiles, Yulia, dans une robe blanche immaculée, et Rustam, en costume traditionnel noir, foulèrent les premiers le sable du camp des yourtes. Les milliers de chandelles allumées çà et là réchauffaient une nuit plutôt fraîche en ce début de soirée.
Plus de trois cents invités en provenance de Tachkent furent conviés, sans compter les habitants des villages proches. Le père de Rustam invita même le président de la République d’Ouzbékistan, qui fut fort honoré, mais déclina l’invitation pour des raisons de sécurité. Les musiciens, en grand nombre, animèrent la réception, puis des artistes et des danseurs se succédèrent à un rythme soutenu.
Un gigantesque plat de plov trônait dans une yourte spécialement conçue à cet effet. Une myriade de serveurs circulait au milieu des convives et les servait avec dextérité. En fin de repas, Yulia et Rustam investirent la piste de danse. Yulia, resplendissante de bonheur, serrait fort son mari et lui murmura dans un souffle à l’oreille : « «Eh bien, nous voilà lancés dans une nouvelle étape, on verra bien ce que l’avenir nous réserve. »
Une semaine après le mariage, Rustam reprit son travail de fouilles dans le Sourkhan-Daria. Des visiteurs du monde entier vinrent admirer son œuvre. La mise en valeur du site de Fayaz Tepe, un complexe bouddhiste du Ier siècle de notre ère, un endroit hors du temps, généra d’innombrables devises. Pour remercier Rustam de sa contribution à l’essor touristique et économique du pays, le président de la République le convia, à plusieurs reprises, à sa résidence. Rustam ne répondit jamais à ces prestigieuses invitations.
Cinq heures après la crevaison, Rustam était toujours sur la piste, à demi enseveli sous une couche de poussière et d’herbes sèches. Ses muscles étaient désormais trop faibles pour tenter un autre effort, et l’air lui manquait à chaque inspiration. Il avait abandonné l’idée de se relever. À chaque seconde, le sable gagnait du terrain, recouvrant son corps, l’étouffant lentement. Il repensait au mariage avec Yulia, mais ces souvenirs paraissaient flous, comme des scènes lointaines d’un rêve auquel il avait assisté sans y participer vraiment. Avait-il même été là ? Tout lui semblait confus à présent. Le sable recouvrait peu à peu son corps, et le désert devenait sa seule réalité tangible. Soudain, ses doigts, enfouis dans le sable, touchèrent quelque chose. Une surface dure, lisse, à peine discernable sous l’épaisseur de la terre. Par réflexe, il la gratta, s’agrippant à cette dernière prise comme à un dernier espoir. Alors qu’il retirait plus de sable, une forme se dévoila. Une tête. Une statue brisée, érodée par les vents du désert. Rustam ne distinguait plus ce qui était réel de ce qui ne l’était pas. Il esquissa un sourire fatigué. Peut-être n’avait-il jamais vraiment quitté ce rêve. Et alors, doucement, il se laissa glisser dans l’obscurité, entre fantasme et réalité.
Quelques jours plus tard, une équipe de secours partit à sa recherche, alertée par son absence prolongée. Ils retrouvèrent son corps, enseveli sous le sable, le visage tourné vers le ciel. Dans sa main desséchée, ils découvrirent une statuette vieille de plusieurs millénaire, d’une valeur inestimable.
Bruno Le Cun- Nouvelle inédite à paraitre dans mon prochain recueil.
Découvrez l’ensemble de mes recueil de nouvelles, disponibles aux « Editions du Net .
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