Ce que sa libération change pour lui… et pour la diplomatie française
La libération de Boualem Sansal, obtenue après des mois de pressions diplomatiques, rebat complètement les cartes pour lui, sa famille, pour l’Europe… et pour les relations franco-algériennes. Voici ce que j’en retiens.
Liberté d’expression, une valeur à défendre pour tous!
Dernières nouvelles
L’écrivain franco-algérien arrêté le 16 novembre 2024 à Alger pour « atteinte à l’unité nationale » a depuis renoncé à se pourvoir en cassation devant la Cour suprême. L’essayiste agenais Arnaud Benedetti ( fondateur de son comité de soutien) se mobilise depuis un an pour sa libération : « Il y a urgence à agir » dit-il lors d’une conférence de presse à Sud Ouest (28/10/25).
De nationalité allemande, assistante réalisatrice pour des cinéastes renommés tels que Roman Polanski et Volker Schlöndorff, Mareike Engelhard intègre La Fémis pour écrire son premier long métrage, «Rabia», présenté en compétition au Festival du Film francophone d’Angoulême en août 2024.
Kamel Daoud est l’un des finalistes du Prix Goncourt 2024(1) pour son roman Houris , un récit poignant qui revisite la guerre civile algérienne, notamment les violences de la « décennie noire » des années 1990. L’histoire est racontée à travers le regard d ‘une jeune femme traumatisée par la perte de sa famille aux mains de milices islamistes. Ce roman interroge la mémoire, le deuil et les cicatrices laissées par le conflit au sein de la société algérienne
Originaire d’Algérie, Kamel Daoud est un écrivain et journaliste connu pour son approche engagée de sujets sensibles, comme les relations entre l’Algérie et la France ou la critique des extrémismes religieux. Il a acquis une renommée internationale avec son premier roman, Meursault, contre-enquête , qui a remporté le prix Goncourt du premier roman en 2015. Son œuvre est marquée par une profonde réflexion sur l’histoire et l’identité
Si Daoud remportait le Goncourt cette année ( ce dont je ne doute pas), son roman Houris figurerait parmi les livres les plus vendus, un succès traditionnel pour les lauréats de ce prestigieux prix littéraire.
(1) Prix Goncourt 2024 : les finalistes sont Sandrine Collette, Kamel Daoud, Gaël Faye et Hélène Gaudy.
L’auteur écrit: « Quand on ne peut plus supporter les « temps morts », ces interstices temporels qui nous font palper le vide inhérent à la condition humaine, c’est alors qu’on meurt vraiment.[…] L’intolérance au vide est un grave symptôme de l’homme contemporain. »
En se promenant dans les rayons des grandes surfaces, des librairies, ou en surfant sur les réseaux sociaux (TikTok), il est impossible de ne pas remarquer les nombreux ouvrages de « new romance1 » qui s’étalent aux yeux du chaland. Titres aguicheurs : Borderline, Dark Romance, Trouble Maker, aux quatrièmes de couverture qui laissent une impression de déjà-vu : une étrange ressemblance avec les romans de la célèbre collection Harlequin. Mais là s’arrête la comparaison.
Si l’histoire d’amour demeure au cœur du récit, l’absence de tabous reste le premier élément de ce genre. Il est hors de question d’édulcorer les scènes de sexe comme le faisait la romance d’autrefois ! Finis les interdits de l’érotisme littéraire, [les lecteurs s’assument et propulsent le genre en tête de gondole des librairies]. La plupart des écrivaines (qui ont souvent recours à des pseudonymes anglicisés) plongent leurs lectrices dans des histoires où les actes sont sexualisés jusqu’à la limite de la toxicité2. Ici, le personnage masculin n’est pas seulement dominant grâce à son âge ou à son argent. Il représente aussi un danger, un interdit. C’est un homme violent qui n’hésite pas à séquestrer, torturer ou même violer sa compagne. Un comportement de prédateur qui n’atténue pas la passion, bien au contraire. Bref, la « new romance » offrirait des fantasmes patriarcaux à ses lectrices adolescentes, une vision unique, hétérosexuelle, hétéronormée du couple.
Mais la « new romance » serait aussi une poule aux œufs d’or pour l’industrie littéraire. Ainsi, « 50 nuances de Grey 3 » (le livre est d’abord connu par son auto-publication sur le site internet de l’auteur) s’est vendu à plus de 125 millions d’exemplaires dans le monde. Les réseaux sociaux, surtout TikTok, sont devenus des acteurs promotionnels décisifs, sur lesquels des influenceuses se livrent une véritable guerre en vantant chaque jour les mérites de dizaines d’ouvrages, engendrant des milliards de vues et de likes à travers la planète ! La new romance compose à elle seule plus de 7% de l’édition française. Bref, une mine d’or qui fait dire à certains psychologues que » le succés de la dark romance s’explique par la banalisation de la pornographie chez les jeunes4 » : « Cette littérature exploite un âge chaotique de la vie… c’est une vision dangereuse du rapport homme-femme qui se propage… »
Sources
Lire magazine
1 – La » new romance » aborde les thèmes du consentement, du désir féminin et de la sexualité.
2 – La « black romance » Une histoire d’amour dans une secte, une mafia ou un gang avec enlèvement, séquestration et violences – psychologiques, physiques ou sexuelles.
3 – Cinquante Nuances de Grey (titre original : Fifty Shades of Grey) est une romance érotique écrite par la romancière britannique E.L. James.
4 – Patricia Mozdan psychothérapeute et conseillère familiale
Dans « Civil War »1, le dernier film d’Alex Garland, le réalisateur britannique explore la notion d’une guerre civile aux États-Unis, offrant une réflexion sur les tensions persistantes dans la société américaine. À travers cette œuvre, Garland met en lumière les fissures et les divisions profondes qui persistent dans le tissu social américain. Les anciennes blessures de la guerre de sécession ne se sont toujours pas refermées . Il suggère que ces tensions ont été exacerbées par l’absence d’ennemis extérieurs traditionnels, (tellement énormes et puissants qu’ils pouvaient détruire l’Amérique) ce qui a conduit à une polarisation accrue et à une lutte pour définir l’ennemi intérieur.
Pourtant, je crois qu’il est important de reconnaître que les tensions sociales et politiques aux États-Unis ne peuvent être attribuées uniquement à l’administration Trump ou à un seul événement. Les racines de ces divisions sont profondes et complexes, résultant de décennies voire de siècles de luttes pour le pouvoir, la justice et l’égalité. Les dynamiques de pouvoir, les inégalités économiques et sociales, ainsi que les questions identitaires, jouent tous un rôle significatif dans la polarisation de la société américaine.
En définitive, « Civil War »1 offre un miroir critique à la société américaine, mettant en lumière les tensions et les divisions qui menacent son unité. Ce film s’inscrit dans une longue tradition de la pop culture américaine qui a envisagé cette guerre civile depuis de nombreuses années. Des œuvres antérieures telles que « Le monde après nous »2 avec Julia Roberts ont également exploré ces thèmes, anticipant les conflits internes qui pourraient déchirer le pays. Garland soulève la question de l’ennemi intérieur, symbolisé par l’administration Trump et son discours de revanche (contre qui?). Alors que les ennemis extérieurs traditionnels, tels que le communisme pendant la guerre froide, l’état islamique et d’autres encore, ont été délaissés, l’ennemi est désormais perçu comme étant à l’intérieur du pays. Cette perception est renforcée par les observations d’Adam Nossiter3, un journaliste américain, qui souligne le niveau sans précédent de confrontation interne exacerbé par les réseaux sociaux et le déni de réalité des partis politiques, notamment le parti républicain avec Trump. Garland incite les spectateurs à réfléchir à l’identité de cet ennemi intérieur, à la fois individuel et collectif, et aux moyens de surmonter ces divisions pour une réconciliation nationale. Dans ce contexte, il semble que l’Amérique soit, dans une certaine mesure, née pour le chaos, ses contradictions et ses conflits internes reflétant une histoire marquée par des luttes incessantes pour le pouvoir et la liberté.
Pour ma part, cette exploration des tensions sociales et politiques n’est pas unique aux seuls États-Unis ; elle suscite également des réflexions sur la possibilité que des événements similaires se produisent dans d’autres pays, y compris en France. Les parallèles entre les deux pays soulèvent la question de savoir si la France pourrait également être confrontée à une guerre civile, une « guerre si vile« , si elle ne parvient pas à résoudre ses propres divisions internes et à trouver un terrain d’entente national.
Sources
1 – Civil War film d’Alex Garland: « Une course effrénée à travers une Amérique fracturée qui, dans un futur proche, est plus que jamais sur le fil du rasoir. »
2 – Le monde après nous, de Sam Esmail , avec Julia Roberts : »Une famille qui rêvait d’une pause dans une luxueuse maison de location plonge en plein chaos après une cyberattaque qui neutralise tout appareil – et l’irruption de deux inconnus.«
3 – Adam Nossiter, journaliste américain élevé dans sa jeunesse en France, qui dirige le bureau du New York Times à Paris, auteur de deux ouvrages sur la France et la mémoire de la shoah.
Je n’ai pas oublié la journée internationale du 25 novembre. Une journée consacrée à la lutte contre la violence faite aux femmes qui, encore aujourd’hui au XXIe siècle, nécessite que des milliers de personnes, courageuses, persévérantes, révoltées, continuent cette lutte qui aurait dû cesser dans ce monde prétendu civilisé.
On trouve sur le site du Ministère de la Culture une explication de l’origine de cette Journée internationale : « Le 25 novembre 1960, trois femmes dominicaines, les sœurs Mirabal, furent assassinées sur les ordres du chef de l’État dominicain. Le 19 octobre 1999, lors de la 54e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, les représentants de la République dominicaine et 74 États membres ont présenté un projet de résolution visant à faire du 25 novembre la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Les gouvernements, les organisations internationales et les organisations non gouvernementales étant invités ce jour-là à mener des opérations de sensibilisation de l’opinion à ce grave phénomène. »
Face à cette sordide réalité, je voudrais rendre hommage à ces voix féminines intrépides à la plume audacieuse qui transcendent l’oppression par l’art de la poésie. Des voix féminines fortes qui font de la poésie une forme de résistance!
Je voudrais vous présenter Salpy Baghdassian, une poète arménienne née à Alep, qui a fui la guerre en Syrie et réside à Toulouse, où elle continue à écrire en arabe et à traduire de l’arménien.
Au travers de son recueil intitulé « Quarante Cerfs-volants », qui sont « quarante petits tableaux empreints de simplicité et d’humour, portés par un vent de liberté », Salpy Baghdassarian évoque avec pudeur les violences qui ont traversé sa vie de femme.
Mes éclats de dents
sous l’oreiller
la fée les remplacera
par de l’amour
***
Les murailles que tu élèves
pour ma sécurité
servent à lâcher sur moi
tes loups
***
L’amour
est tombé de balançoire
s’est fracturé un bras
quand je t’ai vue la première fois
Après la première gifle
la balançoire s’est effondrée
sur l’amour
l’a écrasé
***
Quarante Cerfs-volants , publié en 2020 aux éditions Lisières et traduit de l’arabe par Souad Labbize.
Choc littéraire, livre-phénomène aux États-Unis, ou… littérature qui se vautre dans une bauge de violences répétées sur une enfant totalement sous l’emprise psychique de son père?
Vous l’auriez certainement deviné, la sortie en 2017 du roman My Absolute Darling de l’auteur G. Tallent a suscité en son temps l’immense enthousiasme du monde littéraire et de la presse en général. Primé à de multiples reprises en France, My Absolute Darling, roman d’apprentissage, raconte l’histoire de Turtle Alveston, âgée de 14 ans, douée d’un savoir-faire peu commun. Son père l’aime plus que tout au monde et il a bien l’intention de la garder à ses côtés envers et contre tous. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.
Superbement traduit par Laura Derajinski, ce récit vous saute à la gorge. Chapitre après chapitre, il emmène le lecteur dans un périple terrifiant, au cours duquel Martin le père apprend à Turtle sa fille comment survivre dans un monde hostile dont la fin ne manquera pas d’arriver dans un futur proche ; où la violence l’emporte partout. Et il le fait dans une ambiance incestueuse où, durant la plus grande partie du livre, l’amour filial n’a jamais remis en cause l’amour paternel qu’il exerce sans aucune limite morale ou sociale.
Et l’écriture ! Une écriture dense et haletante. Un style nouveau, surprenant, parfois difficile qui mélange simultanément l’action, le cadre où elle se déroule, et les pensées de ceux qui les émettent. Ainsi, Turtle s’exprime toujours dans l’action, sans guillemet, de telle sorte que le lecteur se trouve dans le cerveau de l’adolescente au plus près de ses émotions !
Bref, un roman que l’on va aimer ou détester, mais qui ne laisse personne indifférent.
Gabriel Tallent, trad. Laura Derajinski – My absolute darling – Editions Gallmeister Sources: Actualitte; Babelio;