Jean Urvoy

Je voudrais vous parler de Jean Urvoy (1898-1989), un artiste que j’ai admiré, et beaucoup aimé.
Peintre, graveur sur bois, amoureux éperdu de la Bretagne et de ses rivières, il réalisera une œuvre magistrale de plus de 4 000 peintures, gravures, lithographies, gouaches, aquarelles et collages, ainsi que des dessins, cédés en partie au musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc.
Je l’ai bien connu. Dans les dernières années de sa vie, je le voyais presque toutes les semaines, et à l’époque, je n’ai pas su prendre la mesure de la chance que j’avais de vivre auprès d’un grand artiste.
Mais, aujourd’hui, je souhaite rendre hommage au poète. Il a peu écrit de poèmes, mais ceux que je possède et lis régulièrement sont d’une beauté simple et saisissante.


Dans « Secrets d’errances » (publié aux éditions yellowconcept) il rend honneur à la nature à travers l’évocation de la Rance qui coule le long de sa ville natale de Dinan. Il se décrira lui-même comme « le braconnier qui connaît la rivière, ses rives, sa surface, sa couleur, sa profondeur, qui lit en elle ». Ses vers évoquent le frémissement de l’eau, le goût du sel, l’éclat d’un ciel brouillé, la rugosité d’une écorce sur un sentier perdu. Lumineux, efficaces, ses poèmes ressuscitent les émotions que nous procure un paysage, quand on sait le regarder, immobile et attentif.

Patrick Jamin éditeur, dira de lui : « Celui qui a su voir qu’avec les reflets du ciel, la lumière est aussi dans le sable mouillé, et que la fraîcheur de l’aube est la jeunesse du monde, à celui-là seulement, la nature ouvre un mystérieux chemin qui mène à l’intérieur… »

Jean Urvoy s’éteindra le 21 juillet 1989 à Rennes, à l’âge de quatre-vingt-dix ans auprès de sa femme Jeanne Cojan, la sœur ainée de ma grand-mère paternelle.

La lune

A tracé sur les eaux noires
Un chemin de lumière
Vers les écueils qui ferment la rade
J’ai vu les phoques et les marsouins
Descendus du nord
Remonter l’estuaire
Et les poissons volants
Venus du sud
Jaillir vers le ciel.
Mais ce soir la mer est déserte
Et ronronne apaisée
On sent venir de la mer
Un doux murmure,
Celui qu’écoutent les enfants
Au creux des coquillages
.
( J e a n U r v o y – S e c r e t s d’errances)

Louise Glück (2)

Il y a quelques jours, je vous avais parlé de Louise Glück, lauréate du prix Nobel de littérature en 2020. Je voudrais aujourd’hui vous faire découvrir (si vous ne l’avez pas encore lue) la poésie de cette auteure américaine, si éloignée et pourtant si proche de nous, lecteurs français passionnés de poésie. En effet, il ne s’agit pas d’une poésie où l’on exprime des sentiments subjectifs. Elle ne raconte pas les tribulations d’un moi, ni les rêveries de son auteure. Il s’agit plutôt d’une poésie simple, qui investit un espace. Car souvent, la poésie américaine n’est pas subjective mais spatiale.

Quelque chose
vient au monde sans y avoir été invité
provoquant le désordre, le désordre –
Si tu me hais tant,
ne t’embête pas à me donner
un nom : as-tu besoin
d’une autre insulte
dans ta langue, une autre
façon de blâmer
une tribu pour tout –
comme nous le savons tous les deux,
pour adorer
un seul dieu, on a besoin
d’un seul ennemi –
Je ne suis pas l’ennemi.
Seulement une ruse qui te permet de te détourner
de ce que tu vois en train de se passer
ici même, dans ce lit,
petit paradigme
de l’échec. Ici, presque chaque jour
l’une de tes précieuses fleurs
meurt et tu ne trouveras le repos
qu’après avoir assailli la raison, en d’autres termes :
tout ce qui reste, tout ce qui se sera
avéré plus robuste
que ta passion personnelle –
Ce n’était pas supposé
durer éternellement dans le monde réel.
Mais pourquoi l’admettre alors que tu peux continuer
à faire ce que tu as toujours fait,
le deuil et les reproches,
toujours les deux ensemble.
Je n’ai pas besoin de tes louanges
pour survivre. J’étais là en premier,
avant toi, avant
même que tu aies planté le jardin.
Et je serai là, alors qu’il ne restera que le soleil, la lune,
la mer et la grande prairie.
Je serai la prairie.

Traduction : Marie Olivier (Po&sie, 2014/3-4 (N° 49-150)