Bernard Minier

Je viens de terminer Les chats et 14 histoires mystérieuses, diaboliques et cruelles , le dernier recueil de Bernard Minier, et c’est tout simplement formidable ! Pour un amateur de nouvelles, comme moi, c’est un vrai cadeau, d’autant plus qu’il allie habilement littérature et musique moderne.

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Été 2024: Faits d’hiver (2)

Cette semaine je vous présente un extrait de Faits d’hiver, un recueil de nouvelles paru en 2022.

« Faits d’hiver« , rassemble une dizaine d’histoires courtes qui se déroulent en hiver.  

Cette saison, considérée comme une période maussade marquée par la pluie, la neige, et des jours éphémères, fait froid dans le dos !

Et les faits qui s’y déroulent, pour la plupart d’entre eux, décrivent des événements de la vie quotidienne. Il s’agit de récits sans portée générale qui s’intéressent à tout ce que l’homme ne regarde qu’avec un certain dégoût, tout en étant fasciné. 

Ces chroniques se trouvent souvent reléguées en troisième ou quatrième page, et ne font guère les gros titres des journaux, mais elles se présentent comme un miroir grossissant pour l’humble citoyen qui les parcourt.Ce rendez-vous hebdomadaire sera l’occasion parfaite pour explorer ensemble des histoires inédites, des vers inspirants et des personnages attachants.

Le livre

De Pau en Béarn, en passant par les Marais Landais, les Rocheuses (USA) et Cuba, l’auteur nous conte une dizaine d’histoires inspirées de faits divers.
En imaginant les « non dits » de ces derniers, il dénonce ainsi les travers de notre société moderne : convoitise, harcèlement et violence sous toutes ses formes. Après Transgressions, « Faits d’hiver » est le second recueil de nouvelles de l’auteur Bruno Le Cun
.

les Editions du Net.

Faits d’hiver – Nouvelles

Bruno Le Cun – 88 pages.


Louis l’avait convaincue. Quitter Grenoble pour profiter de ce long week-end lui paraissait une excellente idée…

Ils avaient roulé une bonne partie de la nuit. Alors que l’aube se levait avec paresse, engoncée dans un manteau neigeux, le moteur de la jeep toussota puis cracha une fumée grise. Louis étouffa un juron et maintint tant bien que mal le véhicule sur sa lancée. Sans propulsion, ce dernier vint mourir sur le bas-côté de la route. « Que se passe-t-il ? » demanda Léna. Louis la dévisagea un instant, puis baissa les yeux sur le tableau de bord : « Plus de liquide de refroidissement ! » Léna crut rêver. Non pas lui. Il n’allait quand même pas lui faire le coup de la panne. Louis fouillait déjà à l’arrière du 4X4. Il présenta à Léna une paire de bottes de neige, un pantalon d’hiver et un bonnet en laine. Léna ne dit mot. Elle se déchaussa, enleva sa courte jupe, celle qu’elle portait les soirs de fêtes, puis entreprit de revêtir l’accoutrement de Louis. Elle comprit que leur week-end à Saint-Pierre-d’Entremont se trouvait compromis. Arthur et Viviane les attendraient en vain. Tant pis pour l’invitation de son frère ! Et Viviane, sa compagne, prendrait comme d’habitude l’événement à la dérision.

Léna se redressa puis se contempla dans le rétroviseur extérieur. Sa tenue, trop grande pour son gabarit, lui donnait un air d’une jeune sauvageonne.

Elle regarda autour d’elle : Louis avait disparu.

Elle prit soudain conscience du silence absolu qui l’entourait. Le bruit incessant et agressif de Grenoble s’effaçait peu à peu. Elle traversa la petite route, s’avança d’un pas mesuré vers le talus opposé et s’arrêta net.

L’immensité du massif de la Chartreuse s’étendait à perte de vue. La forêt occupait tout l’espace. Dominée par les sapins et les hêtres entrecoupés de gigantesques parois rocheuses, elle semblait mystérieuse et sauvage à la fois. Les cimes majestueuses des arbres ondulaient au gré des vents d’ouest souvent annonciateurs de pluie. Léna retint sa respiration. Elle éprouva le besoin de s’asseoir. Un craquement sec sur sa droite attira son attention et Louis surgit en contrebas, l’air préoccupé. « Nous nous trouvons dans une zone d’éboulis. Ils sont fréquents par ici… » Léna lui sourit et chuchota : « Ce site est magique! » Il se retourna et, désignant l’horizon d’un vaste mouvement du bras, il enchaîna : « Oui. Mais cet endroit est dangereux. Tu vois au loin ces larges entailles sur les flancs de la montagne ? Ce sont les vestiges d’effroyables effondrements qui, pour certains, datent du milieu du moyen âge… Il faut partir… » 

Toujours sans protester, Léna emboîta le pas de Louis. Il semblait si sûr de lui. Elle en vint à penser qu’il avait changé, ou peut-être le voyait-elle autrement? L’atmosphère envoûtante qui régnait en ce lieu lui faisait perdre la raison. Elle se rapprocha et mit sa main dans la sienne. « Un terrible écroulement a totalement détruit le premier monastère de la Grande Chartreuse, en Isère, poursuivit-il. Son emplacement d’origine, au pied du Grand Som, le quatrième plus haut sommet du massif de la Chartreuse, est aujourd’hui parsemé de gros blocs qui ont dévalé depuis les cols de Bovinant et de la Ruchère. Tu imagines la catastrophe qui a dû se produire à l’époque… » Il parlait comme un livre. Ses mots, recherchés, exprimaient avec précision la tragique histoire de la Chartreuse et de ses moines.  Ils suivirent un sentier de randonnée et s’enfoncèrent lentement dans la forêt.

Les pentes du Col de Bovinant s’évanouissaient peu à peu. Léna se sentit happée par des colonies de sycomores reconnaissables à leurs tiges élancées, dont les branches les plus volumineuses naissaient à partir du tronc. La lumière du jour peinait à pénétrer leurs denses feuillages. Dans la pénombre environnante, Léna devinait les yeux brillants de la chouette Chevêchette nichée dans les fûts d’arbres morts. Ici pour nourrir la Gélinotte des bois, identifiable à sa silhouette massive et à son plumage gris-brun, une grande diversité d’arbustes à baies s’était réunie dans les sous-bois trop clairs. Là, en altitude, les sapins occupaient les boisements résineux afin de rassasier le Cassenoix moucheté et le Bec croisé au pennage rouge sang. « Un autre monde existe, tout près de moi, se dit-elle. Et je l’ignorais. Un espace où chaque être vivant tient sa place et subsiste en harmonie avec l’univers. »

Léna frissonna.

📗

La nouvelle , un genre exigeant (3)

Si la nouvelle est ainsi peu publiée, j’y vois deux raisons majeures : la nouvelle est un genre exigeant à éditer et un genre exigeant à lire.

En effet, du point de vue des lecteurs, il est parfois compliqué de se plonger dans un récit de courte durée, puis de fournir cet effort à nouveau pour une autre histoire, puis une autre… Pendant la lecture, le lecteur investit une situation, des personnages et régulièrement doit recommencer à appréhender une nouvelle intrigue, un autre univers… Cet enchaînement peut être perçu comme fatigant et rébarbatif : la lecture de recueils de nouvelles paraît alors plus exigeante que celle de romans avec lesquels on s’installe confortablement pour un temps long en compagnie de personnages qui nous deviennent familiers. Les nouvellistes sont-ils de plus fervents lecteurs de nouvelles ? On pourrait le penser puisqu’ils en écrivent eux-mêmes mais il semblerait qu’ils ne soient pas plus lecteurs de nouvelles que le non-écrivain. Et lorsqu’ils sont publiés en recueil collectif ou en revue, rien ne prouve qu’ils lisent les textes qui accompagnent les leurs.

Enfin, pour conclure ce triptyque (L’origine de la nouvelle) (La nouvelle un genre difficile à publier) , à l’instar de la poésie, autre genre en souffrance du champ éditorial français, j’emprunterai la conclusion à Anne Cauvel de Beauvillé : »la nouvelle a tout intérêt à s’emparer du numérique et des réseaux sociaux pour se renouveler et toucher un public plus large. Sortir enfin de son isolement et prendre la place qu’elle mérite dans le champ éditorial français : c’est ce que l’on souhaite à la nouvelle, genre littéraire dont les ressources sont loin d’être épuisées. »

Etude thématique extraite du mémoire de stage réalisé dans le cadre du DUT Information-Communication option métiers du livre – Université Paris Nanterre, Juin 2021.

La Nouvelle Littéraire (2)

Dans mon dernier article « L’origine de la nouvelle » (10 janvier 2024), je m’interrogeais sur les causes du mépris apparent envers la nouvelle.

Si des romanciers français comme Anna Gavalda1, Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, avec un recueil de douze histoires, « toutes très différentes, touchantes, désopilantes ou cruelles à la fois; rédigées d’une écriture fluide et légère » ; ou d’autres comme Olivier Adam2, Passer l’hiver, qui signa son premier recueil de nouvelles en 2004 avec « neuf textes, qui disent ce qu’est la nuit, aussi bien dans les cœurs que dans les corps et dans les âmes, chaque texte ayant une unité de temps: un soir, une nuit entière, l’heure à laquelle tout bascule » ; si ces auteurs ont su capturer l’attention du public, il n’en demeure pas moins qu’ils sont une exception, et leurs succès commerciaux rares.

Si la nouvelle est ainsi peu publiée, j’y vois deux raisons majeures, me semble-t-il : la nouvelle est un genre difficile à éditer et un genre difficile à lire.

Elle exige de l’éditeur un travail en profondeur et l’oblige à se poser des questions du genre : quels auteurs choisir ? Quels textes produire? En effet, la conception de la nouvelle en France s’est arrêtée à celle de Maupassant. Une nouvelle dite à chute, dont la composition suit un modèle classique. L’éditeur doit donc rechercher des auteurs modernes, au sens du style, qui révolutionnent le classicisme de la nouvelle. Et ils doivent chercher des textes qui s’accordent et qui puissent former un ensemble cohérent, qui a du sens. Mais n’est-ce pas là, la mission spécifique de l’éditeur? (à suivre)

1« Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part » d’Anna Gavalda publié en 1999 par Le Dilettante- Puis par les éditions J’ai lu.

2 » Passer l’hiver » d’Olivier Adam publié en Janvier 2004 aux Editions de l’Olivier-(bourse Goncourt de la nouvelle)

La Nouvelle littéraire (1)

L’origine de la nouvelle littéraire remonte à des formes narratives courtes dans la littérature ancienne, mais elle s’est distinguée comme un genre à part entière au 19e siècle1. En France, des écrivains tels que Maupassant ont contribué à sa popularité, tandis que Chekhov a introduit des nuances réalistes en Russie. Au cours du 20e siècle, la nouvelle a évolué avec les mouvements littéraires, explorant de nouvelles formes et s’ajustant aux changements sociaux. Aujourd’hui, elle continue de se moderniser grâce aux technologies numériques et aux tendances littéraires contemporaines, demeurant un terrain propice à l’innovation narrative.

Personnellement, j’affectionne la nouvelle littéraire, trouvant autant de plaisir à la lire qu’à en écrire. Cependant, bien que des auteurs renommés comme Jean-Paul Sartre ( « Le Mur » publié en 1939), Albert Camus et Marguerite Yourcenar se consacrent encore à ce format, la nouvelle est souvent reléguée au second plan en France. Souvent taxé d’amateurisme et affublé d’une image dépassée d’écrivain de moindre envergure, le nouvelliste jouit de moins de considération comparé à ses homologues étrangers, en particulier dans les pays anglo-saxons, où les auteurs sont célèbres à l’échelle mondiale.

Cette marginalisation de la nouvelle littéraire dans le paysage éditorial français soulève des questions sur les raisons de son manque de visibilité malgré une production abondante. Quelles sont les causes de ce mépris apparent envers un genre pourtant riche et diversifié? (à suivre)

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(1)Il faut attendre 1558 pour que la nouvelle acquière une certaine légitimité avec L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, sœur du roi François Ier, recueil de nouvelles inspiré de Boccace également. Puis, les Nouvelles exemplaires écrites entre 1590 et 1612 de Miguel de Cervantes, alors auréolé du succès de Don Quichotte, contribuent à populariser le genre.

Lovecfaft

Pour amorcer cette incursion dans « les mots et les nouvelles », je délaisse momentanément le maître incontesté, Guy de Maupassant, pour explorer la vie et l’œuvre de l’écrivain américain de renom, H.P. Lovecraft.

Cet auteur a su mettre en lumière, tout au long de sa carrière, l’insignifiance de l’humanité face aux puissances surnaturelles. Ne sommes-nous pas les témoins de ce drame à l’été récent, entre feux destructeurs, canicules étouffantes, sécheresse implacable et conflits apocalyptiques ?

Né en 1890 à Providence, Rhode Island, Lovecraft fascine autant par sa vie mystérieuse que par ses récits captivants. Enfermé en lui-même, il fut marqué par des deuils familiaux et des problèmes de santé qui nourrirent son imagination sombre. Luttant constamment contre la pauvreté, il trouva finalement son chemin en créant des mondes terrifiants.

H.P. Lovecraft, synonyme de terreur et de mystère, a laissé une empreinte littéraire inimitable dans le monde de l’horreur. Son mythe de Cthulhu, en particulier, dévoile des créatures inimaginables et des contrées inexplorées, envoûtant les lecteurs par leur atmosphère angoissante et leurs descriptions saisissantes.

Son décès en 1937 à l’âge de 46 ans n’a pas entravé la croissance de son héritage au fil des années. Il a influencé des auteurs, cinéastes et artistes du genre horrifique, transformant l’horreur en une expérience existentielle qui sonde les limites de la psyché humaine face à l’inconnu. Aujourd’hui encore, son influence persiste, faisant de lui un maître de l’horreur d’une fascination éternelle.

Alors, que vous découvriez ou redécouvriez son œuvre, je vous invite à plonger dans « L’Appel de Cthulhu », une porte vers l’incommensurable horreur!

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