Été 2024: Faits d’hiver (2)

Cette semaine je vous présente un extrait de Faits d’hiver, un recueil de nouvelles paru en 2022.

« Faits d’hiver« , rassemble une dizaine d’histoires courtes qui se déroulent en hiver.  

Cette saison, considérée comme une période maussade marquée par la pluie, la neige, et des jours éphémères, fait froid dans le dos !

Et les faits qui s’y déroulent, pour la plupart d’entre eux, décrivent des événements de la vie quotidienne. Il s’agit de récits sans portée générale qui s’intéressent à tout ce que l’homme ne regarde qu’avec un certain dégoût, tout en étant fasciné. 

Ces chroniques se trouvent souvent reléguées en troisième ou quatrième page, et ne font guère les gros titres des journaux, mais elles se présentent comme un miroir grossissant pour l’humble citoyen qui les parcourt.Ce rendez-vous hebdomadaire sera l’occasion parfaite pour explorer ensemble des histoires inédites, des vers inspirants et des personnages attachants.

Le livre

De Pau en Béarn, en passant par les Marais Landais, les Rocheuses (USA) et Cuba, l’auteur nous conte une dizaine d’histoires inspirées de faits divers.
En imaginant les « non dits » de ces derniers, il dénonce ainsi les travers de notre société moderne : convoitise, harcèlement et violence sous toutes ses formes. Après Transgressions, « Faits d’hiver » est le second recueil de nouvelles de l’auteur Bruno Le Cun
.

les Editions du Net.

Faits d’hiver – Nouvelles

Bruno Le Cun – 88 pages.


Louis l’avait convaincue. Quitter Grenoble pour profiter de ce long week-end lui paraissait une excellente idée…

Ils avaient roulé une bonne partie de la nuit. Alors que l’aube se levait avec paresse, engoncée dans un manteau neigeux, le moteur de la jeep toussota puis cracha une fumée grise. Louis étouffa un juron et maintint tant bien que mal le véhicule sur sa lancée. Sans propulsion, ce dernier vint mourir sur le bas-côté de la route. « Que se passe-t-il ? » demanda Léna. Louis la dévisagea un instant, puis baissa les yeux sur le tableau de bord : « Plus de liquide de refroidissement ! » Léna crut rêver. Non pas lui. Il n’allait quand même pas lui faire le coup de la panne. Louis fouillait déjà à l’arrière du 4X4. Il présenta à Léna une paire de bottes de neige, un pantalon d’hiver et un bonnet en laine. Léna ne dit mot. Elle se déchaussa, enleva sa courte jupe, celle qu’elle portait les soirs de fêtes, puis entreprit de revêtir l’accoutrement de Louis. Elle comprit que leur week-end à Saint-Pierre-d’Entremont se trouvait compromis. Arthur et Viviane les attendraient en vain. Tant pis pour l’invitation de son frère ! Et Viviane, sa compagne, prendrait comme d’habitude l’événement à la dérision.

Léna se redressa puis se contempla dans le rétroviseur extérieur. Sa tenue, trop grande pour son gabarit, lui donnait un air d’une jeune sauvageonne.

Elle regarda autour d’elle : Louis avait disparu.

Elle prit soudain conscience du silence absolu qui l’entourait. Le bruit incessant et agressif de Grenoble s’effaçait peu à peu. Elle traversa la petite route, s’avança d’un pas mesuré vers le talus opposé et s’arrêta net.

L’immensité du massif de la Chartreuse s’étendait à perte de vue. La forêt occupait tout l’espace. Dominée par les sapins et les hêtres entrecoupés de gigantesques parois rocheuses, elle semblait mystérieuse et sauvage à la fois. Les cimes majestueuses des arbres ondulaient au gré des vents d’ouest souvent annonciateurs de pluie. Léna retint sa respiration. Elle éprouva le besoin de s’asseoir. Un craquement sec sur sa droite attira son attention et Louis surgit en contrebas, l’air préoccupé. « Nous nous trouvons dans une zone d’éboulis. Ils sont fréquents par ici… » Léna lui sourit et chuchota : « Ce site est magique! » Il se retourna et, désignant l’horizon d’un vaste mouvement du bras, il enchaîna : « Oui. Mais cet endroit est dangereux. Tu vois au loin ces larges entailles sur les flancs de la montagne ? Ce sont les vestiges d’effroyables effondrements qui, pour certains, datent du milieu du moyen âge… Il faut partir… » 

Toujours sans protester, Léna emboîta le pas de Louis. Il semblait si sûr de lui. Elle en vint à penser qu’il avait changé, ou peut-être le voyait-elle autrement? L’atmosphère envoûtante qui régnait en ce lieu lui faisait perdre la raison. Elle se rapprocha et mit sa main dans la sienne. « Un terrible écroulement a totalement détruit le premier monastère de la Grande Chartreuse, en Isère, poursuivit-il. Son emplacement d’origine, au pied du Grand Som, le quatrième plus haut sommet du massif de la Chartreuse, est aujourd’hui parsemé de gros blocs qui ont dévalé depuis les cols de Bovinant et de la Ruchère. Tu imagines la catastrophe qui a dû se produire à l’époque… » Il parlait comme un livre. Ses mots, recherchés, exprimaient avec précision la tragique histoire de la Chartreuse et de ses moines.  Ils suivirent un sentier de randonnée et s’enfoncèrent lentement dans la forêt.

Les pentes du Col de Bovinant s’évanouissaient peu à peu. Léna se sentit happée par des colonies de sycomores reconnaissables à leurs tiges élancées, dont les branches les plus volumineuses naissaient à partir du tronc. La lumière du jour peinait à pénétrer leurs denses feuillages. Dans la pénombre environnante, Léna devinait les yeux brillants de la chouette Chevêchette nichée dans les fûts d’arbres morts. Ici pour nourrir la Gélinotte des bois, identifiable à sa silhouette massive et à son plumage gris-brun, une grande diversité d’arbustes à baies s’était réunie dans les sous-bois trop clairs. Là, en altitude, les sapins occupaient les boisements résineux afin de rassasier le Cassenoix moucheté et le Bec croisé au pennage rouge sang. « Un autre monde existe, tout près de moi, se dit-elle. Et je l’ignorais. Un espace où chaque être vivant tient sa place et subsiste en harmonie avec l’univers. »

Léna frissonna.

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