Nostalgie

The Field of Derout-Lollichon (1886) by Paul Gauguin. Original from the Los Angeles County Museum of Art. Digitally enhanced by rawpixel.

Il y a des jours où le spleen vous rend nostalgique, des moments où le besoin de retrouver des endroits bienveillants se fait sentir. Des lieux qui nous ont accueillis avec chaleur lorsque nous n’étions que des enfants. Un petit bout de terre qui nous replonge dans l’atmosphère douce de notre jeunesse.

Pour moi, ce coin magique se trouve en Bretagne, plus précisément dans le village de Clohars-Carnöet (Kloar).

J’aime ce petit village au nom singulier, niché au fond du Finistère, au bout du monde, entre ciel et mer.

J’aime les gens d’ici, enracinés depuis des générations dans cette crique de tranquillité, à mi-chemin entre paysannerie et pêche. Ils accueillent simplement les étrangers de passage et les artistes d’autrefois.

J’aime les senteurs iodées venant de l’océan, le va-et-vient langoureux de l’écume sur le sable mouillé, et le cri des mouettes dans le vent azuré. Le sentier des contrebandiers, qui serpente le long des falaises abruptes, cache dans ses failles de pierre des recoins secrets où la mer, avide d’algues et de goémon, s’engouffre avec force.

Et puis, Gauguin, venu ici à Clohars-Carnöet, s’imprégner des couleurs et des parfums de ce pays, exprimer ce qu’il ressent plutôt que ce qu’il voit.

Que dire de ces moments inoubliables, au crépuscule, quand tout s’arrête et qu’on partage une douzaine d’huîtres plates, fraîchement pêchées dans le Belon, ce petit fleuve qui court le long de la côte ?

Jean Urvoy

Je voudrais vous parler de Jean Urvoy (1898-1989), un artiste que j’ai admiré, et beaucoup aimé.
Peintre, graveur sur bois, amoureux éperdu de la Bretagne et de ses rivières, il réalisera une œuvre magistrale de plus de 4 000 peintures, gravures, lithographies, gouaches, aquarelles et collages, ainsi que des dessins, cédés en partie au musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc.
Je l’ai bien connu. Dans les dernières années de sa vie, je le voyais presque toutes les semaines, et à l’époque, je n’ai pas su prendre la mesure de la chance que j’avais de vivre auprès d’un grand artiste.
Mais, aujourd’hui, je souhaite rendre hommage au poète. Il a peu écrit de poèmes, mais ceux que je possède et lis régulièrement sont d’une beauté simple et saisissante.


Dans « Secrets d’errances » (publié aux éditions yellowconcept) il rend honneur à la nature à travers l’évocation de la Rance qui coule le long de sa ville natale de Dinan. Il se décrira lui-même comme « le braconnier qui connaît la rivière, ses rives, sa surface, sa couleur, sa profondeur, qui lit en elle ». Ses vers évoquent le frémissement de l’eau, le goût du sel, l’éclat d’un ciel brouillé, la rugosité d’une écorce sur un sentier perdu. Lumineux, efficaces, ses poèmes ressuscitent les émotions que nous procure un paysage, quand on sait le regarder, immobile et attentif.

Patrick Jamin éditeur, dira de lui : « Celui qui a su voir qu’avec les reflets du ciel, la lumière est aussi dans le sable mouillé, et que la fraîcheur de l’aube est la jeunesse du monde, à celui-là seulement, la nature ouvre un mystérieux chemin qui mène à l’intérieur… »

Jean Urvoy s’éteindra le 21 juillet 1989 à Rennes, à l’âge de quatre-vingt-dix ans auprès de sa femme Jeanne Cojan, la sœur ainée de ma grand-mère paternelle.

La lune

A tracé sur les eaux noires
Un chemin de lumière
Vers les écueils qui ferment la rade
J’ai vu les phoques et les marsouins
Descendus du nord
Remonter l’estuaire
Et les poissons volants
Venus du sud
Jaillir vers le ciel.
Mais ce soir la mer est déserte
Et ronronne apaisée
On sent venir de la mer
Un doux murmure,
Celui qu’écoutent les enfants
Au creux des coquillages
.
( J e a n U r v o y – S e c r e t s d’errances)