Bruits de vers

Le Printemps des Poètes 2025 célèbre sa 27ème édition du 8  au 24 mars 2025!

Bruits de vers

Écoute, mon enfant, le chant de l’univers                                                                                            Résonner dans ma tête comme un cri de verre.                                                                                                Et la rime qui tisse des fils de lumière
Se brise sur la grève en mille éclats de vers.

Prends garde mon enfant ; ne crois pas ceux qui pensent
Qu’il soit possible de vivre sans poésie !

(Bruno Le Cun-« Errances »; extraits)

Un jour, un poème.

C’est là que je suis né sans doute

Et que tu m’as pris dans les bras,

Aux confins de toutes ces routes

Aux senteurs de jacarandas.

*

Beyrouth, Ô Beyrouth,

Berceau de mon enfance

Beyrouth, Ô Beyrouth,

Accorde-moi ta clémence!

*

À travers les yeux de ma mère, 

J’ai vu tes sourires confus,

Et compris pourquoi je suis fier

Que coule dans mes veines nues,

Le sang de mes frères lointains,

D’un peuple si proche-Orient,

Ce Liban qui se meurt en vain 

Et que plus personne n’entend !

*

Beyrouth, Ô Beyrouth,

Las, je crains tes déroutes.

Beyrouth, Ô Beyrouth,

Je n’ai plus aucun doute .

*

Je sais, maintenant, qui je suis :

Ton fils qui désormais redoute,

De te perdre au bout de tes nuits,

Tout tremblant au bord de la route.

Et je meurs de t’avoir laissée

Toute seule avec tes chimères,

Et n’ai pas su te protéger

Du chaos de toutes ces guerres !

*

Beyrouth, Ô Beyrouth,

Berceau de mon enfance

Beyrouth, Ô Beyrouth,

Je n’ai plus aucun doute .

(Bruno Le Cun – Extrait d’un recueil de poésies en cours…)


Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard: un poète incontournable de la rentrée littéraire 2024.

La rentrée littéraire de 2024 sera marquée par un hommage incontournable à Pierre de Ronsard, l’une des figures les plus emblématiques de la poésie française. Né en septembre 1524, ce monstre sacré de la littérature célèbre cette année son 500ème anniversaire, une occasion unique pour les primo-romanciers de puiser dans son œuvre une source d’inspiration inépuisable.

Ronsard, souvent qualifié de prince des poètes, a marqué l’histoire par sa maîtrise de formes poétiques modernes telles que le sonnet et l’alexandrin. Ses écrits, empreints d’une profonde réflexion sur la fugacité de la jeunesse, résonnent encore aujourd’hui avec force :

« La jeunesse s’enfuit sans jamais revenir. »

Les principales formes poétiques modernisées par Ronsard :

  • Le sonnet : Cette forme fixe de 14 vers, popularisée par Ronsard, reste l’une des structures poétiques les plus utilisées.
  • L’alexandrin : Ce vers de douze syllabes, que Ronsard a contribué à perfectionner, est devenu un standard de la poésie française.

Bien avant l’avènement des préoccupations écologiques modernes, Pierre de Ronsard s’est élevé contre la destruction des forêts. En 1584, il publie une élégie, connue sous le titre « Contre les bûcherons de la forêt de Gastines », dans laquelle il dénonce la déforestation et exprime une sensibilité rare pour l’époque :

« Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras :
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang qui dégoutte à force
Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ? »

La poésie de Ronsard continue d’inspirer, non seulement par son esthétisme, mais aussi par la modernité de ses thématiques. Que vous soyez un lecteur passionné ou un écrivain en devenir, méditer sur les œuvres de Ronsard peut enrichir votre vision et votre compréhension du monde.

Été 2024: Voyages (6)

Cette semaine je vous présente un extrait de Voyages, un recueil de poésies paru en 2020.

« La poésie, pour moi, c’est l’art du souvenir. Elle permet ce lent phénomène du retour sur soi, de la recherche des émotions au plus profond de notre âme. Les sensations, les images, les odeurs sont là, tapies au creux de notre être. 

Au poète de les chercher et de les transcrire directement comme elles lui viennent à l’esprit. À lui de trouver le parfait équilibre entre les mots et les sons afin de toucher son lecteur, et de l’amener au-delà du « plafond de verre ». 

Il doit s’imprégner totalement des plus petits événements de la vie au risque de s’y perdre et de ne plus savoir s’ils proviennent de son expérience ou du vécu de l’autre.

 Alors, il ne joue plus avec les phrases. Il n’est plus qu’un instrument par lequel La Poésie s’exprime à travers lui, primaire et intime. Il voyage au gré de ses sensations, par delà les contrées parfois lointaines, parfois voisines et petit à petit il traduit son ressenti. Les amours blessées, les femmes délaissées, les vieillards abandonnés. »

Voyages-Poésies.

Bruno Le Cun

40 pages – 13 €

Editions du net


Je suis comme une éponge 

Qui plonge dans les songes

De la ville qui rêve endormie

Jusqu’au bout de sa nuit

De ces hommes et ces femmes

J’aspire toutes leurs âmes

Je me nourris de leurs ennuis

Qui transpire de leur vie

Et prospère sur cette matière

Que je digère 

Je suis un faussaire

Qui sous mes faux airs

De poète et d’artiste

Quitte la piste

Celle du génie prometteur

Paralysé par la peur

D’être un jour découvert

Comme un vil imposteur

Je ne suis qu’une éponge 

Qui plonge dans les mensonges

De ceux qui savent, alors que je ne sais rien

De ceux qui créent, alors que je ne vaux rien

Et suce leur substantifique moelle

Comme un vaurien sur une balancelle

Un saurien qui s’allonge et plonge

Dans de noirs marécages qui me rongent

Comme une glu qui colle à ma peau

Comme, sous sa mère, tète l’agneau

Je me repais de cette trouble substance

Et compose des stances en souffrance.

Tu écris avec la lumière

Des illusions d’amour

Sur des vitres sans tain. 

Tu dessines de tes doigts

Des arabesques glacées

Sur des carreaux aveugles.

Au fil de tes pensées

Sur les vitres embuées 

Tu esquisses la vie qui change,

Et les nuages qui se mélangent.

Tu souffles à perdre haleine

Sur des miroirs abandonnés

Une fine buée de gouttelettes

Qui  révèle la détresse d’un  visage,

Les reflets de toutes les âmes

Que tu figes pour l’éternité 

Toi le faiseur d’images.


Murée dans un silence révélateur,

Jeanne prie le seigneur, pauvre pêcheur.

Seule à genoux, elle lève les yeux

Vers la toute-puissance de son Dieu.

De ces actes, ô combien impardonnables

Ce n’est pas Lui le seul coupable.

Mais la triste secte de ses serviteurs

Prêtres, abbés curés inquisiteurs. 

Ceux-là ont fait vœu de célibat,

Pour mieux cacher vos ébats.

Alors que vous agnelles sacrifiées

Vous ne fîtes que vœu de chasteté. 

Quelle abomination de pécher par amour,

Quand sur terre l’homme de Dieu, triste vautour

Te caresse pour ses besoins satisfaire

Et t’envoie ainsi rejoindre Lucifer. 

Alors Jeanne pleure le Seigneur,

Écartelée entre sa foi et son bonheur.

Seule à genoux, son pardon elle implore

Quand sa seule délivrance est la mort.

Été 2024: Errances (5)

Cette semaine je vous présente un extrait de Errances, un recueil de poésies paru en 2023.

« Bien plus qu’un simple recueil de poèmes, « Errances » est un véritable voyage au-delà des frontières, où l’on vagabonde dans les méandres des cœurs et des esprits, unissant les destinées de ceux qui cherchent une terre nouvelle et ceux qui cherchent la vérité intérieure. C’est à la fois un cri de rage, de souffrance, d’impuissance, mais aussi un dialogue subtil entre l’homme et l’univers qui résonne au plus profond de notre conscience. C’est une invitation à la découverte de soi et de l’autre, dans ce périple intérieur où l’errance devient un pont entre les âmes. »

Errances-Poésies.

Bruno Le Cun

82 pages –

Editions du net


Peuples ! écoutez le poète !
Ecoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres Le germe qui n’est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme. Dieu parle à voix basse à son âme Comme aux forêts et comme aux flots.

(La Fonction du poète. V.HUGO)

Écoute, mon enfant, le chant de l’univers Résonner dans ma tête comme un cri de verre. Et la rime qui tisse des fils de lumière
Se brise sur la grève en mille éclats de vers.

Prends garde mon enfant ; ne crois pas ceux qui pensent
Qu’il soit possible de vivre sans poésie !


Ils haïssaient la guerre !

Car ils avaient connu la souffrance, la mort
Et la haine d’un peuple pour une autre race
Alors ils se dirent, tristes conquistadors :
« Plus jamais ça ! » Et nous construirons à la place,

Un monde sans frontières, En paix, sans mystère.

Et puis, ils oublièrent leurs fières promesses, Se vautrèrent dans l’exubérance et l’ennui, Et ne tinrent guère compte de ces bassesses La corruption et la paresse honnies ,

Des avertissements de leurs propres fantômes Qui venaient gentiment les tirer par la manche. Ils feignirent de ne pas saisir ces symptômes De ne pas croire en cette funeste revanche !


II

« Guerres d’Orient et massacres au Levant ?
Nous sommes protégés par un monde savant ! » Ces abjectes contorsions sont bien lointaines
Et quand leurs fantômes, de leurs grandes mitaines Crûment les giflèrent, ils comprirent trop tard
Que leur monde s’écroulait sous le poids des chars !

Et que la guerre venait frapper à leur porte, Annihilant leurs certitudes. Mais qu’importe ! Sûrs de leur ligne Maginot imaginaire
Ils ne crurent guère ces leçons mortifères !

Las ! Ils durent se résoudre à entrer en guerre

À laisser mourir femmes et enfants,
À laisser détruire villes et villages,
À laisser s’évanouir culture et honneur !

Été 2024: Aquarelles (3)

Cette semaine je vous présente un extrait de AQUARELLES, un recueil de poésies paru en 2021.

Charles Baudelaire écrivait dans l’une des préfaces des Fleurs du Mal « …que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d’exprimer toute sensation de suavité ou d’amertume, de béatitude ou d’horreur, par l’accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire. »

Je crois que la peinture et la poésie sont intimement liées. Tout comme Émile Zola peignait le contexte social de son époque, Paul Cézanne, son ami d’enfance, écrivait les premières pages de la peinture moderne-impressionniste. Tous les deux, par des moyens artistiques différents, la peinture et l’écriture, exprimaient des sentiments identiques. Immenses créateurs et artistes prolifiques, ils ne cesseront d’évoquer leur amitié à travers leurs œuvres. Les deux visages d’une même personne en quelque sorte.

Je me suis inspiré de ces grands hommes pour composer ce recueil de poèmes intitulé « Aquarelles » en associant des couleurs et des mots.

Aux teintes primaires, le rouge, le bleu et le jaune, on peut associer les termes, sang, ciel, safran.

J’ai donc réuni une trentaine de poèmes en trois chapitres le bleu, le jaune et le rouge…

Aquarelles-Poésies. Bruno Le Cun – 64 pages – Editions du net


Il peint.

Il peint des aquarelles

Aux couleurs éternelles

Qui volent à tir d’aile

Aux contours de sa Belle.

Il peint de doux portraits  

aux regards trop floutés

Sur du papier gaufré 

à la trame mouillée. 

Il pointe son pinceau,

Il ajoute un peu d’eau,

Et du plat de la main

Trace des lendemains

Aux coloris incertains.

Soudain, d’un bleu si pâle

sur un vert tout égal

surgit un beau visage.

Mais est-ce vraiment Elle ..?


Aujourd’hui à Kloar

La mer est toute noire

Sombre et menaçante

Elle semble calme et palpitante.

À Kloar

La mer est souvent grise

Et le ciel rouge par dessus l’église

Pleure sur le sable des larmes qui agonisent.

Aujourd’hui à Kloar

La mer argentée a encore changé

Bleu émeraude, elle a tout balancé

Jusqu’au peintre Gauguin ici hébergé.

À Kloar

Partout où la plage est étroite,

Le goémon flotte, et miroite

Mais peu de pêcheurs l’exploitent.

À Kloar

La mer vague et caressante,

Le ciel aux couleurs chancelantes

Couvre l’île de Groix, chatoyante

Immuable et pourtant louvoyante.

À Kloar

Les falaises, rondes et verdoyantes

Embrassent la mer ondoyante

Comme une femme assoupie

Aux formes d’un corps alangui.

Soudain, l’aube paisible aux tièdes couleurs,

S’élève sereine, sans pudeur

Et dévoile au cœur du pays d’Euskal

La belle cité d’Urrugne aux flancs de cristal.

Tel un diamant dans son écrin de verdure

Entre ciel et mer sous le vent qui murmure 

L’histoire médiévale d’une cité de haute taille

Enfouie derrière ses puissantes murailles.

Résonnent, encore, les sirènes des thoniers

Emmenés, toujours, par leurs fiers timoniers

Partis pêcher la baleine et la morue

Aux funestes confins de mers inconnues.

Alors, du plus profond de ses entrailles 

Elle célèbre les grandioses funérailles 

Des enfants du pays, marins disparus

Morts à bord de navires vermoulus.


Le vent se lève fort,

Et le temps devient mauvais,

Et la pluie incolore

Dans un ciel encombré 

Berce mon cœur 

D’une pression sans douceur.

La brise tombe avec paresse, 

Et le temps d’une beauté placide, 

Sous un ciel en liesse

Et la pluie, comme avant

De mon cœur, disparaît

Telle une pression haute en couleur. 

Passe le temps, de temps en temps

Au gré du vent,

Souffle les marées

Efface le souvenir de tes tendres années.

Jean Urvoy

Je voudrais vous parler de Jean Urvoy (1898-1989), un artiste que j’ai admiré, et beaucoup aimé.
Peintre, graveur sur bois, amoureux éperdu de la Bretagne et de ses rivières, il réalisera une œuvre magistrale de plus de 4 000 peintures, gravures, lithographies, gouaches, aquarelles et collages, ainsi que des dessins, cédés en partie au musée d’art et d’histoire de Saint-Brieuc.
Je l’ai bien connu. Dans les dernières années de sa vie, je le voyais presque toutes les semaines, et à l’époque, je n’ai pas su prendre la mesure de la chance que j’avais de vivre auprès d’un grand artiste.
Mais, aujourd’hui, je souhaite rendre hommage au poète. Il a peu écrit de poèmes, mais ceux que je possède et lis régulièrement sont d’une beauté simple et saisissante.


Dans « Secrets d’errances » (publié aux éditions yellowconcept) il rend honneur à la nature à travers l’évocation de la Rance qui coule le long de sa ville natale de Dinan. Il se décrira lui-même comme « le braconnier qui connaît la rivière, ses rives, sa surface, sa couleur, sa profondeur, qui lit en elle ». Ses vers évoquent le frémissement de l’eau, le goût du sel, l’éclat d’un ciel brouillé, la rugosité d’une écorce sur un sentier perdu. Lumineux, efficaces, ses poèmes ressuscitent les émotions que nous procure un paysage, quand on sait le regarder, immobile et attentif.

Patrick Jamin éditeur, dira de lui : « Celui qui a su voir qu’avec les reflets du ciel, la lumière est aussi dans le sable mouillé, et que la fraîcheur de l’aube est la jeunesse du monde, à celui-là seulement, la nature ouvre un mystérieux chemin qui mène à l’intérieur… »

Jean Urvoy s’éteindra le 21 juillet 1989 à Rennes, à l’âge de quatre-vingt-dix ans auprès de sa femme Jeanne Cojan, la sœur ainée de ma grand-mère paternelle.

La lune

A tracé sur les eaux noires
Un chemin de lumière
Vers les écueils qui ferment la rade
J’ai vu les phoques et les marsouins
Descendus du nord
Remonter l’estuaire
Et les poissons volants
Venus du sud
Jaillir vers le ciel.
Mais ce soir la mer est déserte
Et ronronne apaisée
On sent venir de la mer
Un doux murmure,
Celui qu’écoutent les enfants
Au creux des coquillages
.
( J e a n U r v o y – S e c r e t s d’errances)

Alicia Gallienne

Je viens de ((re) lire le dernier ouvrage de la poétesse Alicia Gallienne, publié aux éditions NRF.

« L’autre moitié du songe m’appartient » m’a littéralement bouleversé.

Alicia, décédée le 24 décembre 1990 à l’âge de vingt ans d’une maladie incurable, a laissé derrière elle une œuvre fulgurante de poésie, d’amour et de profondes introspections. « Dire que je t’aime et je t’attends, c’est encore beaucoup trop de pas assez, » écrit-elle à sa maman, page 56. Que penser d’une telle phrase ? On ressent là l’immense passion pour sa mère, mais également toute l’impuissance à l’aimer pleinement, tant la maladie la ronge et ne lui laisse pas le temps d’aller au bout de son amour. Il y a chez elle comme une urgence de vivre, une vitalité décuplée par un esprit d’une redoutable culture nourri par les plus grands poètes de notre temps : Rimbaud, Cocteau, Éluard, Rilke, mais aussi d’immenses écrivains comme Henry Miller, Marguerite Yourcenar, ou encore Cioran.

« Ses poèmes, bouleversants par leur sens du tragique et leur rude lumière, illuminent et foudroient. Ils lui servent de bouclier et en même temps la secondent dans ses recherches littéraires. « 

« Cela ira

Je n’ai pas peur du noir

Et puis il n’y a pas de vautours

Dans les étoiles » 

Après avoir obtenu une licence en lettres modernes, elle s’inscrira quelques mois avant sa mort en maîtrise à la Sorbonne. Cette jeune femme, cette étoile filante, « à la bouche en cœur aussi sensuelle que charmante« , dira d’elle Guillaume Gallienne, son cousin, nous prouve encore que ‘l’amour est plus fort que la mort’. »

(Préface de Sylvie Nauleau; postface de Guillaume Gallienne);

Réédition Lettre d’information N°21 du 7 décembre 2022 Bruno Le Cun.

Louise Glück (2)

Il y a quelques jours, je vous avais parlé de Louise Glück, lauréate du prix Nobel de littérature en 2020. Je voudrais aujourd’hui vous faire découvrir (si vous ne l’avez pas encore lue) la poésie de cette auteure américaine, si éloignée et pourtant si proche de nous, lecteurs français passionnés de poésie. En effet, il ne s’agit pas d’une poésie où l’on exprime des sentiments subjectifs. Elle ne raconte pas les tribulations d’un moi, ni les rêveries de son auteure. Il s’agit plutôt d’une poésie simple, qui investit un espace. Car souvent, la poésie américaine n’est pas subjective mais spatiale.

Quelque chose
vient au monde sans y avoir été invité
provoquant le désordre, le désordre –
Si tu me hais tant,
ne t’embête pas à me donner
un nom : as-tu besoin
d’une autre insulte
dans ta langue, une autre
façon de blâmer
une tribu pour tout –
comme nous le savons tous les deux,
pour adorer
un seul dieu, on a besoin
d’un seul ennemi –
Je ne suis pas l’ennemi.
Seulement une ruse qui te permet de te détourner
de ce que tu vois en train de se passer
ici même, dans ce lit,
petit paradigme
de l’échec. Ici, presque chaque jour
l’une de tes précieuses fleurs
meurt et tu ne trouveras le repos
qu’après avoir assailli la raison, en d’autres termes :
tout ce qui reste, tout ce qui se sera
avéré plus robuste
que ta passion personnelle –
Ce n’était pas supposé
durer éternellement dans le monde réel.
Mais pourquoi l’admettre alors que tu peux continuer
à faire ce que tu as toujours fait,
le deuil et les reproches,
toujours les deux ensemble.
Je n’ai pas besoin de tes louanges
pour survivre. J’étais là en premier,
avant toi, avant
même que tu aies planté le jardin.
Et je serai là, alors qu’il ne restera que le soleil, la lune,
la mer et la grande prairie.
Je serai la prairie.

Traduction : Marie Olivier (Po&sie, 2014/3-4 (N° 49-150)